02 avril 2018
Fantasmagories, contes noirs et flamboyants, M. Desroziers, l'Abat-JOur

Une quinzaine de nouvelles constitue Fantasmagories, contes noirs et flamboyants, dont on ne sait si c’est le contenu, le style d’écriture ou les deux mon capitaine qui le seraient, flamboyants. Un sous-titre gênant un tantinet et aux entournures tant il en impose. Alors, voyons…

Dans le registre du fantastique, La porte entrouverte met en scène une jeune fille revenant à la maison à la manière d'un esprit, spectre, fantôme tant c'est téléphoné. La ficelle se voit illico, le lecteur ne sera pas surpris.
Spectres encore, avec Invisible aux yeux de tous. Ils sont là, au milieu d’un jardin public, discutant ensemble, jouant avec les visiteurs surpris de voir leurs chapeaux s’envoler, d’être éclaboussés par la fontaine. Des enfants à « moitiés nus » se baladent dans une sorte d’Éden municipale dont les perroquets font office de parents. Un univers pour le coup chamarré qui trace sa route au grès d'une mécanique d'écriture qui fonctionne bien.
La parentalité, autre thème majeur de ce recueil. Quelque chose dessous présente Alicia, une jeune fille confinée, cloîtrée dans le bastion familial tant les règles de sa mère sont rigides. Aussi décide-t-elle de prendre le large dans le jardin, sous la pluie, à s’en liquéfier, tout comme Natacha, la fille d’Helga et Sergueï, Dans les eaux du Lac Baïkal – une nouvelle, pour le coup, brillante. Le jeune couple ne se souciait pas de leur pauvreté jusqu’à la naissance de leur fille. Là, il leur fallait bien partager les faibles ressources qu’ils avaient. N’est pas chose aisée que de partager lorsqu’on a si peu… et même moins. La négligence est pire que de rien n’avoir, m’est avis. Voilà la raison essentielle qui pousse Natacha à fuguer vers une nature plus accueillante (ne s’endormira-t-elle pas blottie tout contre une oursonne à défaut d’avoir un doudou ? Et Dans les eaux du Lac Baïkal, se liquéfier à l’instar d’Alicia ?
La fuite du domicile familial vers une nature plus « sauvage (…), des ronces, des herbes qu’on dit mauvaises », la fugue comme solution à une géométrie trop géométrique et la rigidité des règles ne tolérant pas la mauvaise herbe.
La mauvaise herbe, encore. Le grand départ parce qu’ici, « y a rien à foutre (…) sauf rêver d’partir », paroles éminemment lucides d’une jeune interne placée en foyer d’hébergement la semaine et, le week-end, en famille d’accueil. Institutionnalisée jusqu’à l’os, Sarah – allez savoir pourquoi je nomme cette jeune fille Sarah (mon boulot, peut-être…) – subit au même titre qu’elle fait subir aux éducs une violence analogue à celle qu’elle reçoit les week-ends quand la famille d’accueil se fait maltraitante, « ça picole, ça fume de l’herbe, ça tabasse sa grosse, ça tripote ses gosses... ». L’institution et le système de protection sociale sont autant de facteurs produisant, fabriquant, usinant de la souffrance - voire de la folie, il faut le savoir. Il n’y a rien de fantastique même quand la folie aboutit à une tragédie. Il faut lire Les papillons de Marie, où la violence familiale est invisible au premier abord. Marie fait « ce que font tous les enfants dès qu’ils le peuvent : sauter, courir, crier, jouer au loup, fabriquer des bracelets, sauter dans les flaques, imiter les animaux, rire aussi parfois ». Mais dessous, l’histoire laisse des traces coriaces. Des anciens hématomes côtoient les derniers nés, formant ainsi un éventail de couleurs « jaune citron, vermillon, magenta, marron, prune, mauve, bleu nuit, brun ». Dès lors comment ne pas reproduire dehors ce qui relève du commun dans la cellule familiale ? Conséquences : branle-bas des procédures sociales, lesquelles n’empêcheront guère la fugue, la sacro-sainte fugue dans la nature. Elle, par contre, règle bien les problèmes « personne ne chercha à la retenir ». La nature la digérera. Et Les papillons de Marie prendront leurs envols.

La folie, si cela n’est pas un thème que le fantastique s’approprie que Judas m’tripotte les orteils !
La petite fille aux yeux verts et, autour d’elle, autant de personnes que de vies, un véritable kaléidoscope comme postulat. Pas très original mais terriblement efficace.
L’horreur, le train stoppe, et ce n’est même pas une grève. L’arrêt dure, s’éternise sans explication aucune. Le contrôleur se cloître dans sa cabine, ne sachant quoi répondre aux voyageurs qui toujours exigent sans jamais admettre l’inexplicable. Il faut une raison à tout. C’est pour quoi le bouc-émissaire existe, non ? La folie (celle des autres, autrement dit la nôtre) n’est-elle pas des plus banales ?
Terreurs nocturnes un petit garçon qui pourrait être n’importe qui puisque la troisième personne du singulier domine le texte. La lecture du soir terminée, les parents quittent la chambre non sans les poutous d’usage et la veilleuse allumée. Or, celle-ci peine à combattre les ombres de la nuit. Même le gros ours en peluche n’y arrive pas, c’est dire ! Il ne lui reste plus qu’à conjurer le sort « en allumant et éteignant sept fois sa lampe de chevet », « puis il ouvre et referme sa main droite, sept fois également ». Terreurs nocturnes, où le rituel compense l’angoisse du seuil, du sas, du passage d’une salle à une autre, du maintenant à… l’après. Mais c’est quoi l’après ? J’en veux pas ! Vade retro satanas.
La folie encore. Le garçon qui marchait à l’envers « avait peur de laisser la moindre trace de son existence, comme s’il refusait d’avoir une histoire, une mémoire ». « Jouer comme les autres était difficile », ce n’est donc pas un problème de mémoire, mais relationnel disons. Jusqu’à la crise émotionnelle qui pousse le garçon à hurler, batailler, se rouler par terre. L’apaisement, il le retrouve en marchant à reculons « en soufflant sur les pissenlits ». N’allez pas croire qu’il est débile, ce sont là des symptômes autistiques manifestes. Seule la narration nous offre la possibilité de pénétrer son imaginaire. Le fantastique au service de la compréhension du symptôme.

La mort, thème qui appelle le fantastique au moins autant que la folie. Célia ne pleure pas devant le corps de sa mère. La mort, elle ne sait ce que c'est. Et quoi de mieux pour la connaître que la toucher d'un index timide d'abord, puis d'appuyer, d'appuyer jusqu'à la traverser, passer « de l'autre côté ». La mort digère ou la mort digérée ? Pour Célia qui ne pleure pas, il s'agit simplement de comprendre. La comprendre pour faire face. La mort appelle le fantastique, je vous dis. Il l’appelle d’autant plus facilement quand le fantasme de dévoration pointe son nez.
L’escalier de l’opéra grandiose impressionne Marc au moins autant que l’opéra lui-même, avec ses « colonnes de marbres, les sculptures de femmes drapées aux rondeurs dévoilées, les plafonds peints, les dorures... ». Où la culture fascine jusqu’à vous y perdre, comme avalé, gobé. Une parfaite illustration de la toute puissance culture des aïeuls… Qui suis-je, bordel ? pourrait crier le premier gamin venu. Le fantastique comme allégorie à la violence d’un réel qui s’impose.
Sur les falaises de Látrabjarg où Marc marchait depuis des heures « l’esprit vacant, aucune pensée ne venant le parasiter, se concentrant sur les battements de son cœur, l’effort de ses muscles » quand surgit un magnifique renard polaire. Surprise pour l’un. Pour l’autre aussi. Temps suspendu. Un rêve…. La nature encore et toujours, la nature fantasmée dans un corps autre que le sien, duquel le possible advient enfin. Comment fuir sans crainte les lois d’un pays qui nie l’existence de la moitié de l’humanité si ce n’est par le rêve ? Sur les falaises de Látrabjarg est de loin la nouvelle la plus aboutie de ce recueil. Un recueil qui, au final, recèle des petites perles tant la réalité est plus cruelle que l’imaginaire. Pour vous en faire une idée, parcourez donc les nombreux extraits sur le blog de Marianne Desroziers et sur le site des Éditions de l’Abat-Jour.

Titre : Fantasmagories, contes noirs et flamboyants
Auteur : Marianne Desroziers
Éditeur : L'Abat-Jour
Année de publication : février 2018