Nous suivre
30 avril 2017
Prends le temps de penser à moi, G. Maris Victorin

Il m’est toujours difficile de chroniquer un ouvrage dont l’intention est de rendre hommage tantôt à untel, tantôt à truc, pour témoigner de ce qu’il était avant de se faire plomber la tête par un décervelé du mollah machin ou un dingue qui relevait simplement de la psychiatrie.

Aussi, devant Prends le temps de penser à moi, j’ai hésité un moment. Un moment d’autant plus long que son auteur, la fille de Bernard Maris, y mêle des souvenirs d’enfance aux événements tragiques du sept janvier 2015.
Et ce « récit déchirant de la mort d’un père que toute la France a pleuré » avancé dans la quatrième de couverture me rebutait franchement. Alors j’ai reposé le livre bien droit dans le rayon pour ne pas l’abîmer, car je ne suis pas si bête. Méchant, en revanche je l’étais. De ne pas l’avoir pleuré, ni d’avoir mentionné, affiché, brandit Je suis Charlie alors même que le slogan se multipliait via les réseaux webiques, oui assurément je l’étais, méchant. Bien méchant même, quand l’expression honnête du chagrin populaire s’est vu récupérée par des politicards souillés jusqu’à l’entre-cuisse tant ils avaient les jetons.
Puis j’ai cédé à un je ne sais quoi deux ou trois semaines plus tard.
Ce n’était pourtant pas faute de savoir que Bernard Maris faisait sûrement parti de ces « têtes pensantes » qui, chaque mercredi, isolaient un peu plus Cavanna. (1)
Cavanna…

Cavanna et ses positions engagées, sans concession pour les gros cons qui n’utilisaient les « boyaux de leurs têtes » que pour vanter, « sacraliser le besoin de gagner, de faire mieux que l’autre » (1) quitte à l’écraser comme une merde. Comme « les cons de naissances et les cons volontaires » d’aujourd’hui n’ont rien à envier à ceux d’hier ! Nul doute qu’il se retournerait dans sa tombe, le polygraphe, (s’il en avait une), d’entendre que Macron passe pour quelqu’un qui a renversé la table aux yeux de la presse. Et tous s’en félicitent, les cons. Ces même cons qui hier affichaient en bas à droite de l’écran cathodique une petite cartouche Je suis Charlie et, aujourd’hui, se frappent les cuisses tant ils marchent pour Macron le révolutionnaire. N’est-ce pas oublier un tantinet le travail de Bernard Maris ?
Un coup, Bernard Maris – non, pardon, le meurtre de Bernard – sert la presse pour vanter une liberté qu’ils n’ont pas. Un autre pour le ranger dans le placard dès qu’il s’agit de défendre les intérêts du beau capital délibérément libéral.
Alors, qui était Bernard Maris ?

Auteur de nombreux livres dont le fameux La Bourse ou la vie (2000), cet économiste farouchement keynésien et proche des idées de Marcel Mauss, père de l’anthropologie française, Bernard Maris était aussi un père de famille aimé. Mais pas seulement…
Dans Prends le temps de penser à moi, titre à coucher dehors ma foi, le lecteur découvre qu’il pratiquait assidûment la planche à voile à un point qu’il aurait pu écrire « jusqu’à l’ultime seconde, je surferai ». À moins qu’il l’aurait déjà écrit à propos de la pêche, car Bernard ne passait pas son temps sur les plateaux TV à prêcher la doxa libérale en bon chien de garde.
Via une lecture fluide, nous entrons dans l’appartement de Bernard d’abord, son bureau ensuite. Là, les bibliothèques débordent, sur les murs des photos de famille, partout des photos. Sur la table en verre, l’un des manuscrits sur lequel il travaillait. Par de courtes descriptions, mais non moins efficaces, le lecteur apprend déjà tout. Bernard était mû par la passion de la littérature. Il aimait les livres. L’écriture aussi. Surtout l’écriture. Un intérêt commun qu’il avait peut-être avec Cavanna. Ce qu’il souhaitait vraiment, voir son roman Le Pont des Français édité par « une grande maison d’édition ».
Soudain la rupture. Niée, en guise de défense : « Papa, je t’en supplie, rappelle-moi... » Définitive : « Votre père est mort ». Effroyable. « À bout portant. »
« Il n’est pas possible de faire demi-tour. On ne peut rien changer. (…) plus tard, on réalise que le passé est là, tout près, et qu’il revient sans cesse. » Gabrielle Maris Victorien ne nous parle pas de cette histoire avec un grand H. Mais du choc qui l’a heurtée, brutalisée, meurtrie, quand elle découvrit des fleurs séchées entre deux pages d’un livre quand il fallut débarrasser les affaires de feu son père.

Le passé revient sans cesse par faute de culture historique suffisante chez les hommes et femmes de pouvoir. Pourtant, bien des Bernard Maris ont prévenu et préviennent encore. Le libéralisme fait la lie du FN ! Un ouvrage touchant qui témoigne qu’un économiste peut, à l’inverse d’un directeur de Charlie hebdo (le comble !), s’écarter des milieux d’affaire. Qu’un homme pareil puisse avoir été abattu… Aussi, avec cette nostalgie qui caractérise les anciens lecteurs d’Hara-kiri, je range ce témoignage bien droit dans ma bibliothèque surchargée pour ne pas l’abîmer.

Titre : Prends le temps de penser à moi
Auteur : Gabrielle Maris Victorin
Éditeur : Bernard Grasset
Année de publication : Décembre 2016

(1) Cavanna, Jusqu’à l’ultime seconde, j’écrirai, Nina et Denis Robert, Citizen Films & Le Bureau, 2015.