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21 avril 2017
Amuse-Bec, Thierry Girandon

Amuse-Bec, l’ouvrage phare des Éditions Crispation regroupe une douzaine de nouvelles, toutes empreintes d’un style sombre, presque morbide, duquel s’échappent d’étonnantes envolées poétiques et réjouissantes dont seul un esprit aiguisé est capable de produire après avoir distingué du réel, ces instants fugaces qui font que nous poursuivons coûte que coûte vers l’absurdité la plus totale tant nous sommes irresponsables, pour ne pas dire assez cons.

Quoi de plus normal donc, que de persister dans l’évidente médiocratie quand se révèlent ici et là les petits plaisirs de chaque jour ? Si des fois nous décidions de stopper la confiscation systématique des richesses par une soit-disant élite, jamais nous ne mettrions le doigt sur des instants de bonheur. Quoi ? Que l’homme soit comblé… impensable. Qu’on le comble de Coca ! Il est fait pour ça.
M’est avis que Thierry Girandon a écrit Amuse-Bec dans cet état d’esprit.
Pour preuve, dans Il n’y a plus beaucoup d’enfants qui viennent, le premier texte du recueil, des mots comme alcool, sarcophage, fumée, enfumée, excitation, ivresse, sperme, liqueur, liquoreux, laideur, chiottes, sexes, chiens, truffes, chairs, rideau de fer… un champ lexical qui donnerait envie au lecteur de se lancer dans le toilettage canin.
Quant au second, – Marotte – « Il n’avait plus de ventre (…) de fesses », cuisses, couteaux, exciter, branler, fripée, viol, slip, jouet… ils plongent le lecteur dans un questionnement sincère pour, au final, découvrir que « Raoul jutait de travers ». Un sourire se dessine, timide. Puis se multiplie à mesure que la lecture avance. Le rêve de l’autre, soutirera bien plus au lecteur. « Arrache ma culotte avec les dents qui te restent ! » dit-elle à la cloche très proche d’une éjaculation féroce. Aussi insiste-t-elle : « Roger, (...) j’ai toujours rêvé d’un gueux ! » Jubilatoire.

Et les dialogues, d’une justesse invraisemblable ! « Les chiottes sont sur le palier ? Oui, mais je pisse dans le lavabo. Oui mais pour les gros besoins ? Au fond du couloir. Quel soulagement, dit-elle »... Direct, concret, droit au but comme dirait l’autre.
L’autre justement, tantôt absent, telle Nora dont la paupière se lève pour un oui ou pour un si ; tantôt emmerdeur comme l’autre cloche qui tire Roger de son rêve ou, plus loin, ce flic qui l’empêche d’en finir. Mais aussi l’autre, le partenaire d’une danse, toujours dans un bar, parce que c’est plus pratique pour « parler au creux de l’oreille » et, par-là, de conclure vite avant de rentrer chez soi (Cheveu). Ou, à l’inverse, de ne plus rentrer (Salope) parce que Jeanne le croît dans un accident d’auto – enfin libre ! Autant s’autoriser une bonne pipe. Merde, un texto. Il n’est pas mort alors ! Que faire de tout ce foutre au fond de la bouche ?

Outre les comparaisons et les métaphores extravagantes qu’essaime par trop l’auteur – Hélène « apparue penchée sur un chariot à liqueurs qu’elle poussait avec la grâce d’une consommatrice véhiculant son caddie » (Le rêve de l’autre) ; « … ses couilles pendouillaient entre les parenthèses de ses cuisses maigrelettes », (Marotte) – la poésie surgit d’un repli inavouable du réel gravé dans les souvenirs, les bons, celui « des filles désirables qui baillaient sans vergogne et dévoilant (…) des dents blanches et (…) une langue lourde de promesses sensuelles » (Bleu). Un brin de nostalgie aussi, peut-être pour suggérer au lecteur qu’il y a bien autre chose à faire que de réclamer « haut et fort dans des mégaphones des augmentations de salaires pour consommer plus, toujours plus, réduisant le bonheur au pouvoir d’achat, pérennisant la logique du système qui nous opprime ; les poings jadis brandis, ballants ou occupés à s’agripper aux dernières machines encore en activité, c’est qu’il reste tellement d’annuités avant de devenir le propriétaire de quelques mètres carrés, de quelques mètres cubes, au moins avant la retraite ou le cancer » (Le train traverse).
Nul doute qu’il soit là le projet littéraire de Thierry Girandon, dans ces replis d’un quotidien dépourvu de fantaisie, il impulse un questionnement nécessaire : celui d’un sens de la vie un peu trop bordé par l’omniprésence des canaux cathodiques et numériques. Omniprésents dans chacune des nouvelles – au point d’en faire un mur avec, comme mortier, les courants d’air et la misère de Roger et Jean-Luc (Le rêve de l’autre) – l’auteur en fait un parfait outil de contention. D’ailleurs, dès qu’il le supprime, on baisse le rideau de fer (Il n’y a plus beaucoup d’enfants qui viennent) et les pulsions, enfin libérées, s’expriment : on frappe, on baisse sans faire l’amour, on tranche de la tête, et faut voir comment ! Comme si nous ne savions plus les maîtriser sans une aide cathodique ou un shoot numérique. Serions-nous dépourvus de phares pour traverser les nuits de nos vies ?
Vrai qu’il n’y a pas beaucoup d’enfants dans Amuse-Bec. À le dire franchement, il n’y a que Pierrot (Adieu). Mais il disparaît un peu plus à chaque minute. Adieu, une allégorie à l’Insupportable, l’Impuissance dans le réel, la Maladie qui s’éternise sans espoir de guérison, la Rupture annoncée. Qu’y a t’il après bordel ?!

Titre : Amuse-Bec
Auteur : Thierry Girandon
Éditeur : Crispation éditions
Année de publication : 2015