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21 janvier 2017
Revoir Paris, Schuiten & Peeters, Casterman

Composée entre 2012 et 2016, François Schuiten et Benoît Peeters nous offrent, avec Revoir Paris, une fresque futuriste emprunte de nostalgie pour le Paris du XIXe siècle, celui de l’affirmation de la révolution industrielle via sa vitrine qu’était l’Exposition Universelle. Mais pas seulement… Un Paris imaginaire vu à travers le prisme de Robida et, peut-être, celui de Derrida.

Février 2156, Kârinh est prête pour sa mission. Après une sélection qui l’interroge, la nouvelle a fait le tour de l’Arche – une colonie spatiale établie par d’anciens terriens qui ont coupé toute relation avec leur planète d’origine. Le commandant de bord du Tube, c’est elle ! Et sa mission : transporter une quinzaine de corps en hibernation jusqu’à la Terre – sans pour autant en connaître l’objectif exact.
Quant à elle, ses motivations sont simples. Née sur l’Arche, elle a toujours rêvé de cette planète qu’elle n’a jamais vue, et surtout de ce Paris découvert dans des livres dont on ne connaît la méthode de préservation. Car ils existent encore, dans l’Arche, les bouquins. Ils se lisent, se compilent et se vivent d’autant plus réellement qu’il faille à la lectrice un shoot suffisant pour ajuster son temps d’immersion. Or, devenant de plus en plus fréquente, l’ingestion de « cette saleté » peut-elle entraver la réalisation de sa mission ? Mais encore, une fois sur Terre, la Ville lumière sera-t-elle comparable à celle qu’elle imagine ?

Revoir Paris invite le lecteur à voir la capitale de France à travers l’imaginaire du peintre, journaliste et romancier Albert Robida (14/05/1848-11/10/1926) dont les véhicules volants de la lithographie La Sortie de l’opéra en l’an 2000 qu’il composa vers 1882, ont sans nul doute titillé l’imagination de François Schuiten.
Quant à l’influence de Jacques Derrida (15/07/1930-08/10/2002), elle ne fait aucun doute. Sachant que Benoît Peteers a publié la première biographie de ce philosophe, il nous a semblé bien naturel de nous pencher sur la question. Aussi, en suivant Kârinh qui cherche les traces du Paris d’hier dans le celui d’aujourd’hui (autrement dit, le Paris du futur), le scénariste souhaite-t’il illustrer l’idée que se faisait le philosophe sur la notion de « trace » ?

Derrida appelle « trace » tout ce qui permet le procès de la signification. Autrement dit, elle autorise la contestation du présent. Comment ? En le déconstruisant.
Chacun des éléments de la langue garde en lui une « marque de l’élément passé ». Et de poursuivre : « La trace n’est pas une présence mais un simulacre d’une présence qui se disloque, se déplace, se renvoie » à l’infini. La trace ne justifie en rien l’autorité du présent.
Quoi de mieux, pour illustrer le procès d’un Paris sécurisé d’une manière absolue qu’une Kârinh la découvrant attaquée un jour de fête – celui de la Nuit des Constellations – jour qui est encore l’anniversaire d’une insurrection manquée et « suivie d’un terrible massacre ». Dans un contexte pareil, autant dire au... revoir Paris – livrant enfin au lecteur un tout autre signifiant.

Titres : Revoir Paris t.1 - Utopiomane - Revoir Paris t.2 - La Nuit des Constellations
Scénariste : Benoît Peeters
Dessin : François Schuiten
Éditeur : Casterman
Année de publication : Novembre 2014 & septembre 2016