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23 décembre 2016
Les trois fantômes de Tesla

États-Unis d’Amérique, 1943, les élites capitalistes – autrement dit, les industriels – collaborent avec le régime nazi. Ainsi, les usines Ford équipent les chars allemands et le géant IBM fait commerce de ses machines mécanographiques de poinçonnage de cartes perforées qui, réellement, ont servi à la gestion de la force de travail des prisonniers politiques comme au recensement de la population allemande dès 1933.
Autant de faits authentiques auxquels Thomas J. Watson, président d'IBM, et Henry Ford, ont participé d’une manière si active que ces salauds ont respectivement reçu en 1937 et 1938, la « Grand-Croix de l'ordre de l'Aigle allemand », la plus haute décoration nazie pour les étrangers.
Par ailleurs, parmi ces vrais articles du Daily Worker présents sur la seconde de couverture – un journal communiste des années 30 et 40 – l’un d’eux relève des conséquences inattendues de cette seconde guerre mondiale. Les femmes, par le travail fourni dans l’industrie de guerre, se saisiront d’une opportunité sans précédent pour asseoir leur émancipation. Dès lors, ne font-elles pas partie d’une sorte d’« avant-garde de l’espoir révolutionnaire » ?
Franchement, qu’une bd appuie son récit sur un tel fond historique mérite non seulement d’être souligné, mais encore de se questionner sur sa genèse avant même d’aller plus loin dans l’album.

De quel « vieil ami scénariste décédé » Guilhem et Richard Marazano reçoivent une enveloppe dans laquelle se trouve une clé de consigne ? On ne le sait pas. Toujours est-il qu’ils décident de se rendre à New York pour, disent-ils là encore, voir ce qu’elle contient – sans que l’on sache vraiment s’il s’agit d’une consigne d’aéroport, de gare ferroviaire ou de gare routière. Bref… Voilà qu’ils l’ouvrent et découvrent une valise dans laquelle se trouve un grand nombre d’articles du Daily Worker, tous signés T.S. Biling.
Selon les auteurs, ils relevaient une controverse technologique importante pour l’époque. Edison venait de créer le réseau électrique qui alimentait la ville de New York. Or, ce réseau était basé sur le courant continu et engendrait de sérieux dysfonctionnements. Les chutes de tension dues à la résistance des câbles ne permettaient pas d’acheminer l’énergie sur une longue distance. Pour cela, il fallait construire des centrales tous les deux ou trois kilomètres (ce qui arrangeait fort bien l’industriel Edison).
Par ailleurs, la technologie qui aurait permis de modifier la tension n’existait pas, l’électricité devait être produite directement selon la tension utilisée par le client. Il aurait fallu autant de circuit de distribution que de type d’appareil (éclairage public, domestique, industriel…). Edison y voyait-là un marché gigantesque.
Nicolas Tesla, ingénieur de formation et inventeur du courant alternatif dont il a obtenu le brevet en 1888, proposa son invention comme alternative. Bien qu’Edison était un ardent défenseur du courant continu, il lui offrit un poste dans la Edison General Electric Company en lui promettant 50 000 $ s’il réussissait. Ce qu’il parvint à faire.
Aussi, en lieu et place d’honorer sa promesse, Edison défendit l’idée de tapisser le pays de centrales électriques – non sans augmenter de 8$/sem. le salaire de Tesla...
C’est de cette rivalité dont il est question dans les Tesla papers consignés à New York. Et c’est de cette rivalité que les auteurs s’inspireront pour construire le récit des Trois fantômes de Tesla.

D’un côté, Nicolas Tesla et le fruit de ses recherches ont disparu après avoir cessé toute collaboration avec l’armée. Le FBI mène l’enquête, mais dans quel but ? Celui de retrouver Tesla ? Ou de mettre la main sur les résultats de ses recherches ? Le temps presse, car l’ennemi nippon s’apprête à lancer une nouvelle arme issue des recherches du professeur Yasutaro Mitsui...
De l’autre, Thomas Edison, industriel féroce décédé depuis dix ans qui avait collaboré avec Tesla – ce même Tesla fort prompt au progrès social car tourné vers la recherche d’une énergie gratuite et illimité – ce qui lui attira les foudres des capitalistes qui, eux aussi, souhaitent mettre la main sur les résultats des recherches de Tesla.
Le lien de l’histoire, le fil conducteur : Travis Colley, un jeune ado qui vient d’emménager au 13e, Appart 2c, à Manhattan 21 street. Sera-t-il recevoir les valeurs humanistes et universalistes que le vieux Tesla veut lui transmettre ? Ou verra-t-il dans le progrès technologique un moyen de défendre la vision d’Edison – celle des intérêts particuliers de la classe dominante ?

Un réel bonheur que de parcourir cet album tant les planches sont construites avec intelligence, le dessin, réaliste, multipliant les références esthétiques des années 30 et la couleur – diantre, la couleur ! Les tons automnaux se marient si bien avec le steampunk ambiant. Et la première de couverture, un pur régal ! Autre point fort, T.S. Beling, journaliste au Dayli Worker ; le lecteur le sentira fouineur à souhait. Un très bel album, pour sûr. Dommage qu’il n’ait été dédicacé au vieil ami scénariste qui transmit aux auteurs les Tesla Papers.

Titre : Les trois fantômes de Tesla - Le mystère chtokavien
Scénario & couleur : Richard Marazano
Dessin : Guilhem
Éditeur : Le Lombard
Année de publication : Août 2016

Autres critiques : Dionysos (Bibliocosme)