16 juillet 2018
Tagada, Philippe Sarr, la p'tite Hélène édition

Un nom à coucher dehors : Vlad Courapied, né de père inconnu, qui plus est. Dès lors, le lecteur se dit qu’il plongera forcément dans une quête affective et identitaire frisant la psychanalyse dont on est sûr que le patient se fera étendre. Et la victime c’est Vlad, le narrateur.
De surcroît,Vlad est aussi auteur. Il livre par bribes ses pensées sur un pc même pas motorisé par linux, m’est avis. « La feuille fait obstacle », nous dit-il, obstacle à quoi ? « Creuser, creuser, creuser Pour s’apercevoir Que tout n’est vide à l’intérieur » (p. 7). Nous voilà dans la merdouille. Dépourvu de racine, Vlad ne pourra que changer de pot sans jamais trouver chaussure à son pied - « pas si simple que ça de se construire une identité en s’appuyant sur du vide » nous dit-il. Dès lors, le lecteur le suit – par empathie ? Curiosité ? – afin de voir comment il s’y prend pour avançer. Car ne faut-il pas avancer quoi qu’il advienne ?

Vlad, en bon looser, a « perdu toute illusion sur la vie et les hommes ». D’où la question qui suit : qu’est-ce qui le tient debout ? Qu’elle(s) peuv(en)t être la ou les béquilles qui le tienne(nt) ? Lina et Rud, ses enfants ? Le cul de Johanna, sa compagne actuelle ? La ligne voluptueuse d’Erika, sa maîtresse ? L’écriture ?
Pour répondre, il convient de poursuivre la lecture et de comprendre son fonctionnement.
Un stress surgit dans la vie amoureuse de Vlad – une frustration, par exemple. Jo (Johanna) étant très tracassée par les dires de Lina, la fille de Vlad, décide d’allumer notre bon narrateur pour savoir ce que cette dernière pense d’elle (p. 6) – et vas’y que j’approche la bouche de ton sexe et fait mine de… Tu parles pas ! Pas de sexe. Frustration, donc.
Aussitôt Vlad compense par l’écriture après un bref instant contemplatif – que cela soit sur un pc qui rame parce que Windows c’est de la merde ou un texto alambiqué qui produit une incompréhension chez Jo, laquelle le fait savoir et confirme la relation amoureuse à la je t’aime moi non plus. Du coup Vlad perd espoir – et donc, ses illusions – l’obligeant presque à décharger sa bile sur la première nana venue (celle qui apprécie le soleil couchant p. 14). Ainsi Vlad se transforme en un Mr Hyde, moins maléfique toutefois, car il est toujours possible de l’envoyer bouler. Même pas peur. Ce qui provoque chez lui une nouvelle frustration et, par conséquent, un nouvel écrit/texto tourmenté adressé à Jo qui ne le comprend pas et décide de rompre une fois encore…
Une boucle sans fin jusqu’au moment où le véritable piment surgit. L’autre. Celui ou celle qui (de mon point de vu) apporte le véritable sel – pardon ! Le pétillant, un truc plus « tagada ».
Il y a René, gérant de la Cigale, qui, lui, s’est planté « pour de vrai ». Adeline, sa seconde épouse l’ayant largué, il a placé des bombes artisanales dans sa résidence secondaire : « Jusqu’où l’amour peut nous conduire, parfois ? ».
Rachid, fan de Dominique Rocheteau et vieux pote à un certain Pereira – Zac Pereira, ancien communicant politique des années 90 et fan de Bernard Lavilliers parce que fils de mineur dont la réussite artistique le fait rêver.
Zac Pereira justement, socialiste jadis dans le mouv du tous black, blanc, beurre qui a « dévissé » : « font chier avec leur société multi-machin ».
Suarez, le politique qui récupère Pereira au fond du trou et ankyste chez lui l’idée d’une France aux racines chrétiennes qui ne doit plus avoir honte de son passé colonial.
Il y a Nadine, nièce de Suarez et titulaire d’un master en science de l’éducation. Elle voit en son oncle La solution aux problèmes causés par l’immigration.
Et revoici Rachid qui propose à Pereira un boulot à 5000 € mensuel, nourri, logé… Il s’agit « d’un truc pilote », la direction d’un centre d’arrêt. Dès lors, comment Pereira ne peut avoir « la peau du cul qui gratte à cause d’un monstrueux zona » ?
Mais quel est le lien avec Vlad, hein ?
Merde, me serais-je fait balader ?

Avis aux futurs lecteurs, ici, tout va très vite. Le rythme insensé provoque une perte de repère, vous désoriente, vous rappelle en une courbe improbable que la vie n’est pas rectiligne. L’enfer, c’est les autres. Ils vous obligent à ne pas tenir votre route. Le tout dans un contexte social qui peu à peu se dévoile au lecteur via les unes des journaux, « un nouvel attentat à Paris », ou les murs d’une bibliothèque sont flanqués d’impacts de balles datant du 11 septembre - « Notre monde se désagrège » et percute par-là l’esprit de Vlad, libèrant ses pensées, ses délires : la médiathèque est construite sur un pont suspendu, si, si ! Non. Elle est située sur une ancienne poudrière, un ancien chais à cognac. C’est pourquoi elle explose soudain…
Entre les déboires, la poésie qui ose tout. Même de comparer une église à « un pitbull assis sur son derrière ». C’est dire si Tagada ne manque pas de piment.

Titre : Tagada
Auteur : Philippe Sarr
Éditeur : la p'tite Hélène édition
Année de publication : 2018