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07 janvier 2017
Les affaires sont les affaires

Octave Mirbeau (16/02/1848-16/02/1917) est mort le même jour de sa naissance à l’âge de 69 ans. Un tête à queue qui invite à l’étude du personnage tant il boucle la boucle de sa vie.


De gauche à droite : Isidore Lechat (François Marthouret) et son intendant le Viconte de la Fontenelle (Geoffrey Carey).

D’abord journaliste pour L’Ordre de Paris (organe bonapartiste officiel de l’Appel au Peuple), puis L’Ariégeois (organe au service du baron de Saint-Paul alors député de l’Ariège) ; puis, Le Gaulois, organe monarchiste sous la direction d’Arthur Meyer, ce patron de presse, écrivain et complotiste au profit de la monarchie française tout en étant la cible de l’AF – l’Action Française – un mouvement politique nationalo-monarchiste… D’abord, disé-je, on se dit qu’Octave s’est plu à travailler les organes de pouvoir. Dès lors, pourquoi s’arrêter là.
C’est pourquoi, durant trois ans, il dirige par la suite le biquotidien Paris-Midi Paris-Minuit. Puis les Grimaces, dont les fonds proviennent d’Edmond Joubert, alors vice-président de la Banque de Paris et des Pays-Bas, avant de sombrer dans une crise morale et un pessimisme existentiel que les experts naviguant dans les cercles littéraires autorisés nommeront Le grand tournant – autrement dit, un chagrin d’amour qui le stoppa net dans son élan et le plaça devant le vide, le gouffre, le néant, auquel il convint de s’amarrer à la première bouée qui se présente. Aussi, ce maître de la bourlingue médiatico-politique trouve refuge dans l’anarchisme et le triomphe planétaire avec Les affaires sont les affaires, un raccourci de taille, certes, mais, à la manière de l’adage les affaires sont les affaires, les chroniques sont les chroniques ; raccourcissons.


Isidore Lechat (François Marthouret).

Les affaires sont les affaires, une comédie classique dépeignant les mœurs de la Belle Époque au vitriol, fait curieusement écho aux préoccupations politiques d’aujourd’hui. Pour preuve : Isidore Lechat – si incroyablement incarné par François Marthouret qu’une furieuse envie de lui claquer le beignet peut titiller le spectateur à la fin du troisième acte – patron d’un journal indispensable à l’accroissement de sa popularité et au façonnage de l’opinion publique, traite en vieux roublard qu'il est, deux affaires susceptibles de doubler une fortune déjà colossale et la superficie de son domaine.
La première, Gruggh et Phinck, deux hommes d’affaire dirions-nous aujourd’hui, recherchent des investisseurs en vu d’exploiter un gisement minier – si mes souvenirs sont bons. Ainsi s’adressent-ils à un Isidore Lechat largement préoccupé par des élections locales – ce qui leur laisse entrevoir la possibilité de le rouler un tantinet...
La seconde, il souhaite marier sa fille au fils d’un noble décavé, son voisin le marquis de Porcellet qu’il tient à sa merci. Or, Melle Lechat, cultivée, « sans cesse à lire des livres », est révoltée par un père qui se plaît à extorquer jusqu’au sang ses congénères ; mais encore celui de sa mère pour qui il ne peut être qu’un honnête homme puisqu’il connaît un ministre… non, deux ! Deux ministres.


Les affaires sont les affaires, une pièce mise en scène par Claudia Stavisky, Le Quai, Angers, les 04 & 05 janvier 2017.

Un texte épuré tout comme l’est la scénographie – nonobstant un décor fort bien pensé, opérationnel et esthétique. Conséquences : un texte direct, plus âpre, plus contemporain, offrant aux spectateurs une pièce qui, en commençant par une comédie frisant le Louis de Funès avare, avance à vive allure vers une tragédie d’autant plus féroce qu’elle est accompagnée par une musique combative, qui prend les tripes, sans les relâcher avant plusieurs minutes.
Une pièce qui frappe les esprits tant elle dévoile la permanence des situations de vives tensions socio-politiques. La parfaite illustration du progrès qui jamais ne change l’asservissement de la majorité des individus par une minorité de maîtres dont la seule puissance est l’argent. D’où l’intérêt de le supprimer définitivement et d’imaginer un autre moyen de production de la prospérité, un moyen qui ne devra – ne pourra devenir une fin.

Titre : Les affaires sont les affaires
Auteur : Octave Mirbeau
Adaptation et mise en scène : Claudia Stavisky

Avec, par ordre d'entrée en scène :

Marie Bunel, Madame Lechat
Lola Riccaboni, Melle Lechat, la fille
Éric Berger, Lucien Garraud
François Marthouret Isidore Lechat
Stéphane Olivié-Bisson, Phinck
Alexandre Zambeaux, Gruggh
Geoffrey Carey, Le Viconte de la Fontenelle, l'intendant
Fabien Albanese, Xavier Lechat, le fils
Éric Caruso, Le Marquis de Porcellet

Scénographie : Alexandre de Dardel
Lumières : Franck Thévenon
Son : Jean-Louis Imbert
Vidéo : Laurent Langlois
Costumes : Lili Kendaka
Décors réalisés par l'atelier Albaka