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29 octobre 2016
L’Encyclopedia Galactica est-elle vraiment un schmilblick invraisemblable ?
D'abord paru sur le numéro 3 du fanzine Drawz - cet article a été remanié par la suite.

Ne nous trompons pas, l’Encyclopedia Galactica relève bien d’un projet philosophique sérieux. Elle oblige à replacer l’évolution humaine au sein d’une plus « Grande Histoire » : celle de la Terre, de notre système solaire et même, diront les fondus de la globalisation, de l’univers entier.

Encore une idée saugrenue lue dans un bouquin de science-fiction, ça !
Et bien, non. C’est Carl Sagan (09/11/34-20/12/96), un scientifique et astronome états-uniens qui, dans les pages de son ouvrage Cosmos (1) compare notre Voie lactée à un ordinateur titanesque, une sorte de database stockant les activités de communication (2) de toutes les civilisations qui la squattent.
Partant de ce postulat, il est aisé d’extrapoler une hypothèse science-fictive : la race humaine a essaimé un poil partout des colonies qui, dans un lointain avenir, se développeront en oubliant leurs origines terriennes, jusqu’au jour où elles se rencontrent de nouveau.

Cette idée bien nombriliste est reprise dans la série Star Trek New Generation – laquelle, pour le coup, n’a rien de new generation, mais permet d’expliquer l’apparence humanoïde des différentes races rencontrées. Ce qui, je vous l'accorde, ne permet pas d’avancer à grand pas vers la conception du schmilblick galactique.

En fait, pour concevoir ladite Encyclopedia Galactica, deux étapes sont nécessaires.
La première consiste d'abord à entrer en contact avec une civilisation extraterrestre. Étape essentielle, car si aucune rencontre n'a lieu, à quoi pourrait bien servir un datacenter galactique ? À rien. Donc, il nous faut des petits hommes verts pour qu'une relation s'installe. Comment ? En utilisant la bonne vieille technique de la bouteille à la mer.

À l'instar des sondes Pioneer 10 et 11, un comité a fait coller sur les sondes des deux premières missions Voyager, un disque de cuivre contenant des données sur notre humanité, en espérant qu'un ancien breton égaré dans l'univers attrape accidentellement l'un d'eux au cours d'une pêche aux astéroïdes métallifères.
Bon... pour l'heure, le premier contact n'a pas eu lieu. C'est pourquoi le cinéma s'en est emparé. Fondé sur la série originale, Star Trek, The Motion Picture (1979), reprend l’idée et l’extrapole à souhait. Lors de son périple, Voyager VI s'est fait gober par un trou noir et, une fois de l’autre côté, s'est vu projeter sur une planète de type industriel gérée par des bécanes qui la prennent pour une des leurs. Ainsi, à l'instar des hommes avec le taureau, elles divinisent la sonde - ce qui ne manque pas de leur dicter un nouvel objectif : retrouver le créateur... Et c'est sous la forme d'une entité obscure dénommée V GER (3) qu'elles prendront la direction de la terre - non sans engranger, au passage, une masse phénoménale de connaissances.

Autre moyen pour entrer en contact avec une intelligence artificielle : le projet SETI.
Ce vaste programme de recherche consiste à détecter les signaux émis par une intelligence extraterrestre via un énorme bidule qui analyse leurs spectres électromagnétiques provenant de l'espace.
Or, là encore... rien.

Aussi, frustration oblige, le cinéma vient compenser. Contact (1997) met en scène Jodie Foster dans le rôle d'une scientifique du programme SETI qui découvre et décode - non sans l'aide d'un trublion milliardaire - un signal formé d'une séquence de nombres premiers provenant d'une planète proche de l'étoile Véga. Signal qui transporte les images télévisées du discours d'Adolf Hitler prises durant la cérémonie d'ouverture des J.O. de 1936, à Berlin. Scène effroyable qui, elle aussi, charrie des plans de fabrication d'une... machine.

Diantre ! Sur cette première étape, quel est le rapport de tout cela ?
Carl Sagan.
Carl Sagan, auteur de Cosmos, un ouvrage de vulgarisation scientifique adapté à la télévision. Carl Sagan, président du comité qui sélectionna les informations gravées sur les disques de cuivre placardés sur les sondes Pionner et Voyager. Carl Sagan, l'un des plus influents promoteurs du projet SETI. Carl Sagan, encore, auteur du roman Contact, adapté au cinéma par Robert Zemeckis. Carl Sagan, le père de l’Encyclopedia Galactica ? On serait tenté de le penser, mais elle n'existe pas encore. Toutefois, c'est bien grâce à lui que l’Encyclopedia Galactica est un projet philosophique véritablement sérieux.


Sharon Bennett (photographe). Carl Sagan tenant un discours dans Hall Rockefeller, 1995.
Faculté d'Université de Cornell.

La seconde étape suppose qu'une multitude de civilisations ont atteint un niveau de technicité spatiale suffisant pour créer une sorte d'ONU Intergalactique et, de là, faciliter la coopération dans le droit, la sécurité, le progrès social et la recherche interplanétaire. Or, rien ne dit que les différentes espèces qui peuplent le cosmos se poseront les mêmes questions. Mais surtout, aucune civilisation extraterrestre dont le niveau de technicité spatiale suffisant n'est entrée en contact avec nous. D'où la nécessité de combler cet espoir par la réalisation d'un film. Mieux ! D'une fresque télévisuelle.

Babylone 5, une série états-uniennes des années 90 réalisée par Joe Michael Straczynski, résulte d'une particularité exemplaire. Les cinq saisons ont été écrites dès le début du projet, ce qui fait de Babylone 5 une série unique en son genre. Notons que l'impression de carton pâte ou de papier mâché dans les décors peut surprendre. Mais à l'instar de la série Star Trek, The Original Series, le décor n'a pas plus de prétention que ce qu'il doit être : un support au récit, et non pas un objectif en soi. Du coup, le scénario est un tantinet touffu, coriace ; les personnages, d'une densité exceptionnelle ; et l'intrigue, démesurée.

J'ai souvenir de cet épisode où les protagonistes de la station spatiale porte secours à un individu d'une espèce inconnue... Ce dernier, poursuivi par des membres armés d'un gouvernement militariste, n'a qu'une seule motivation : sauver sa culture. Il a donc encodé sur des cristaux de données, musiques, films, réflexions philosophiques, éléments d'architectures, connaissances de toutes sortes, qu'il confie aux dirigeants de Babylone 5, laquelle devient, de fait, la gardienne de la mémoire de son peuple - une Encyclopedia Galactica en construction. Là se trouvent les bases de la thèse défendue ici. Les futurs lecteurs de ladite encyclopédie ne seront pas des intelligences qui viendront après les civilisations du stellifère 4. Mais bien des civilisations de cette période, car il n'y a que de la construction encyclopédique. Et non pas une encyclopédie aboutie. N'est-ce pas le constat que fait le lecteur de l'œuvre majeur d'Isaac Asimov (02/01/20-06/04/92), le Cycle de Fondation ? Sinon, pourquoi certains disciples du maître ont-ils écrit cinq autres livres dont les récits se situent entre L'Aube de Fondation et Fondation ? Parce que l'Encyclopedia Galactica ne peut être qu'un processus en cours, une révision constante du savoir, et non un livre fini. Seules les bibles des monothéismes ont la prétention de (dé)finir et (dé)terminer le monde dans un processus fini. C'est dire si l'Encyclopedia Galactica est véritablement un projet sérieux !

(1) N’allez pas confondre avec la série télévisée anglo-italienne Cosmos 99, réalisée dans les années 70, par Gerry et Sylvia Anderson. Son sujet n’avait rien à voir avec ladite Encyclopedia Galactica. En 1999, les terriens préféraient entreposer les déchets nucléaires sur la lune plutôt que sous terre, le tout restant quand même sous la surveillance de la base Alpha. Or, le 13 septembre, une explosion provoque une réaction en chaîne à un point tel que notre satellite quitte son orbite. Aussi, nous ne pouvons pas rapprocher cette série de celle de Sagan, car là où il est question de vulgarisation scientifique pour ce dernier, pour l’autre, il relate plutôt les péripéties du premier trekking spatial qu’ont entrepris les 311 survivants, lesquels – les veinards – n’avaient pas à se tracasser les méninges pour établir un bivouac de fortune.

(2) Foutre bleu ! Pourquoi parler d'activités de communication et non pas d'activités tout court ? Pour l'astrophysicien Jean Pierre Petit, la Vie évolue du simple vers le complexe. Pour preuve : un chien est plus complexe qu'une huitre et une société humaine, plus compliquée qu'une société de lapins. Or, cette croissance de la complexité ne peut se faire sans une croissance de la communication - dont l'ordinateur, comme jadis de l'écriture, relève de l'invention de la mémoire externe. Ainsi nous faut-il bien chercher des activités de communication pour trouver un breton pilotant un cargo spatial dans l'espace sidéral.

(3) Du nom de la sonde VOYAGER VI, dont seules les lettres V GER n'ont pas été effacées.

(4) Suite au Big Bang : l'ère de Planck - période très brève de l'histoire de l'univers qui précède l'ère Primordiale, elle-même suivie, dans le récit cosmologique, du stellifère - la nôtre - qui devance la dégénérescence annoncée de l'espace-temps tel que nous le connaissons.