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Article publié le 14 septembre 2016 - 15:00
Satanachias, suivi de Howard Phillips Lovecraft bloc d’éternité, Christophe Lartas, l’Abat-Jour
Rubrique Bouquins | Par Justin Hurle

Le challenge, avec Satanachias, suivi de Howard Phillips Lovecraft bloc d’éternité, un recueil de nouvelles de Christophe Lartas, aux Éditions l’Abat-Jour, consiste à dépasser la première impression que vous fait cette affreuse première de couverture pour, et c’est là tout l’enjeu, se lancer dans la lecture afin de savoir si l’auteur en a autant sous le pied que l’annonce le titre du bouquin. Parce qu’avec un titre pareil, on se dit qu’il doit exceller dans la chose écrite. Mais est-ce le cas ? Ou n’est-ce pas plutôt un produit parmi d’autres vêtu d’un bel emballage commercial ?

Pensées, de Giacomo Leopardi, un extrait qui s’offre aux lecteurs avant la première nouvelle dans lequel les éternels gens de bien sans cesse écrasés par les scélérats toujours pourvus de richesse, gloire et puissance, ne va pas sans rappeler que La Médiocratie (Alain Denault, Édit. Lux, Coll. Lettres Libres) règne depuis trop longtemps. Dès lors, la raison voudrait que l’on fonde notre manière de vivre en retrait de ce monde où la seule compétence valorisée est de palabrer, causer, moquer la forme bien davantage que le fond d’un discours argumenté. Est-ce pour cela que le lecteur suit d’entrée Untel, un illustre inconnu, l’anonyme de cette première nouvelle intitulée Satanachias – de le suivre dans les bois d’où les innombrables torrents dévalent « des couloirs de rocailles grises » et « les tapis de mousse fraîche » ?
On ne sait pourquoi il a quitté « son village natal tôt le matin au milieu du printemps » sans même prévenir quiconque. Mais on le suit avec plaisir tant l’écriture est fluide et la description fort bien plantée à coups de proses bucoliques. Untel nage dans des lacs froids, admire des châteaux en ruine ou des « églises béantes ». L’humain n’est pas de ce monde ; et pourtant la vie règne. Là, des couleuvres, ici, des martins-pêcheurs… Comme l’auteur a bien fait les choses ! De nommer la nature avec des mots d’humains et la montrer via les yeux d’Untel, lequel pourrait se prénommer Duquel que cela ne changerait rien. Oui, assurément, les choses sont bien faites. Un registre lexical sur la nature aussi riche qu’un récit de Jules Verne – bien que le projecteur ne soit pas tourné vers la machine. On se dit qu’il a beaucoup de chance, Untel, de ne dépendre économiquement d’aucun système construit par des experts cahuzaquant sans peine ni culpabilité leurs moindres deux sous vers l’asile fiscal. C’est à croire que le Diable n’existe pas tant le monde des hommes détruit celui de la nature qui, elle, est fort bien pensée. C’est pourquoi Untel le cherche, le Diable.
Dès lors, le registre lexical change, prend le contre-pied du précédent pour pousser Untel à marcher à proximité de « vertigineux précipices », des « ronciers inextricables poussant et s’entrecroisant en arcades », au bord « de gouffres noirs », encaissant même la « morsure du blizzard » et « le venin de la bise ». Sur toute la planète, Untel use désormais ses sandales sans jamais le trouver, le Diable.
Alors le temps fait son œuvre. Untel vieillit sans pour autant changer d’apparence. « Il y eut de terribles sécheresses – des canicules d’enfer qui fauchaient les vies telles que des bombes A ; des hivers qui n’en finissaient plus » - merde ! Untel serait-ce l’incarnation du Juif errant, le même Juif errant qui fonda l’œuvre incontournable de Roland C Wagner ? (1)
Il n’en est rien. Untel tombera sur une vingtaine de « gueules noires », des cavernes dont l’une d’elle fera résonner les pas du voyageur en quête du Diable.
Nouveau changement de registre, la rencontre du fantastique impose de nouvelles descriptions, celui du monde souterrain dans lequel rubis, saphir et topaze côtoient des suspensions ou des concrétions de silice, de sidérite… Là où le souffre, les minéraux et métaux règnent, les cadavres humains se décomposent et s’agglomèrent. Des curieux, comme Untel, mais fort peu perspicaces à découvrir la vérité.
Dès lors, au monde de la nature terrestre succède le verbe de Satanachias, tel est le nom que le Diable s’est choisi. Une bien belle alchimie que d’ajouter aux descriptions quasi silencieuses, le verbe, le discours si nécessaire à découvrir la vérité.

Une première nouvelle qui en dit long sur le style de Christophe Lartas. Nous nous demandions plus haut s’il en avait sous le pied. L’évidence s’impose d’elle-même, sa semelle n’est pas celle d’une tong. Et les autres textes nous le confirment.

Un cycle, seconde nouvelle du recueil dans laquelle notre planète surpeuplée d’humains se révolte contre son dicta technophile.
Bien qu’ils aient liquidé « la totalité des espèces animales » au profit des espaces-loisirs et de la productivité mondiale, les voici effrayés quand surgissent « les premières aberrations » du genre larves spongieuses, violâtres, et nombre de champignons visqueux. Puis des piafs au plumage écarlate ou jaune d’œuf, des rongeurs voraces… Texte qui, comme le précédent, présente une succession de tableaux dont la technique – fort simple mais terriblement efficace – consiste à ajouter à la description une nouvelle description (via des propositions subordonnées relatives) qui, au final, accroît le panoramique.
Nous voici donc devant une succession de tableaux précis qui sollicite tant nos sens que l’éditeur ne s’est pas trompé à alterner textes où le voyage prédomine (Satanachias, Marssygnac) et récits (Un cycle, Megalopolis) où la vie de la cité pousse la condition humaine vers une aliénation définitive.
Assurément pamphlétaire, Un cycle pointe avec audace l’usage politique de la culture dont les journaux comme « Le Monde Libéral-Artistique », « Time is Money », « Libertaire & Actionnaire » sont les relais du « méritoire Gouvernement Mondial transhumanisé, multiculturel et capitaliste ». Un monde où même de très populaires « Masturbathons », « Partouzathons » ou « Sodomathons » empêchent les hommes de faire face au réel. La nature VS la culture du Virtual Life en réseau, de « la sculpture excrémentielle, cadavérique ou vomitoire », de la « peinture-cyprine » et du « selfisme ».
Cet hymne brûlant contre la culture © qui se veut imposer l’amour de la modernité déclinante par une sodomie festive, trouve un écho équivalent dans Megalopolis. Ici, l’évolution de ses habitants n’a guère dépassé le stade fécal, c’est pourquoi leurs personnalités primaires excellent à la perversité. Une question se pose au narrateur : Comment satisfaire sa soif d’évasion dans un monde pareil ? Par la culture ? Non, assurément. Uniformisée et patronnée par une industrie tournée vers le loisir, la culture megalopolienne se veut être un produit de masse et seulement un produit de masse. Ce qui ne manque pas de pousser les artistes « à l’ambition fort limitée, mais à l’arrivisme exacerbé » de s’y vautrer… jusqu’au moment où, là encore, la Nature se révolte. Surgissent les épidémies de grippes, varioles, tuberculoses, choléra, lèpre, typhoïde et autre sida mutant.

De l’univers lartasien

Là où bon nombre de lecteurs de chez France Loisirs® qui, ici, éructeront violences et décadences tant l’esprit critique leur font défaut, nous, nous en rions haut et fort. Certes il est question de violences, de massacres, de déshumanisation. Mais de quelle violence s’agit-il ? Qui se fait massacrer ? Les humains en l’occurrence. La fin du règne de l’homo-sapiens est de celles qui éteignent, étouffent, étripent, anéantissent et, pour être plus expressif, massacrent. Faut-il pour autant y voir une volonté de balayer, de nettoyer le monde des hommes ? Non. Juste celui des oligarques qui se vouent à divertir la population jusqu’à la rendre analphabète et, par là, soumise. Comme nous avons eu l’ouïe fine d’avoir pensé plus haut à La Médiocrité (si tant que l’on puisse penser avec l’ouïe) !
De l’univers lartasien nous en dirons ceci : le futur de l’humanité s’efface au profit d’un présent démesuré dans lequel le passé n’a que très peu de place. Outre l’absence d’avenir, le présent lartasien n’a pas de mémoire. Ils sont tous deux piqués, sucés, colonisés, croqués, dévorés par les insectes, vermines, reptiles, grands fauves. Mais encore par la déliquescence du cerveau de l’homo-sapiens. Le révolutionnaire de cet univers n’est pas un communard, mais le ténia. Non pas qu’il s’agisse d’une nouvelle cosmogonie ou d’un déluge moderne (il y a toujours des survivants aux déluges), le monde dépeint ici relève du diagnostic : le mur vers lequel nous allons si nous ne reprenons pas les rênes politiques des mains de ces salauds qui sortent de l’ENA.
Quant à savoir ce qu’il en est de la nouvelle intitulée Howard Phillips Lovecraft bloc d’éternité, vous n’avez qu'à la lire.

Titre : Satanachias, suivi de Howard Phillips Lovecraft bloc d'éternité
Auteur : Christophe Lartas
Éditeur : Éditions de l'Abat-Jour
Année de publication : Septembre 2016

(1) Roland C. Wagner, De l’errance temporelle à la psychosphère, Justin Hurle, La Tête en l’Ère, p. 17- 20, 1er trimestre 2016.