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Article publié le : 28 août 2016 - 18:30
Watchmen, Alan Moore & Dave Gibbons, Urban Comics
Rubrique Bouquins | Par Justin Hurle

Comme le dit Doug Headline dans sa préface intitulée Watchmen, de 1985 à 1984, il faut s’imaginer un monde dans lequel ni le numérique ni l’U.E. n’existaient encore. Par contre le mur de Berlin, loin d’être abattu, séparait non pas un territoire en deux, mais le monde en quatre. D’un côté, la domination des États-Unis d’Amérique et ses alliés, de l’autre, les communistes, maoïstes et autres castristes ; au milieu, une France gauchisée de façade dont le président tenait la main de son homologue allemand (à moins que cela ne fusse l’inverse…). Enfin, quelque part, un tiers monde qui, en demeurant soumis aux despotes locaux, plaisait à l’Occident. Voilà le contexte politique dans lequel Watchmen a été publié. Et cela n’est pas sans importance.
Les Soviétiques, contraints à une immobilité imposée par la seule présence du Docteur Manhattan dans les lignes américaines, interviennent au Pakistan dès que ce dernier quitta la planète terre. D’une soudaine vulnérabilité de l’un découle la volonté d’accroître davantage un territoire déjà gigantesque de l’autre. L’influence manifeste de la guerre froide est-elle vraiment à relever ?

Alan Moore (V comme Vendetta, dessin David Lloyd, Urban Comics) avait un rêve, « prendre en main dans son intégralité la continuité d’une bd et tous les personnages qui y apparaîtraient ». Un rêve, on l’imagine, bien loin de la réalité d’un scénariste turbinant pour DC Comics. Ne lui fallait-il pas inscrire ses propres idées dans un monde conçu par d’autres ? De les inscrire en toute cohérence avec celles des multiples publications en cours, par surcroît ? Ah, ces héros sous licence et leurs dons d’ubiquité éditoriale !
Avec Watchmen, le rêve d’Alan Moore se voit exaucé. Mais seulement après un travail de recherche graphique conséquent. Aussi, pour se faciliter la tâche – et répondre au vieil adage À publication diffusée rapidement salaire versé rondement – il choisit trois options.
La première consistait à quitter l’univers DC. Inutile d’y revenir, le contexte politique a fait brillamment le boulot. Toutefois, comment ne pas déceler chez ce kiosquier un brin nostalgique d’une époque d’avant « les vrais hommes masqués », celle des périodiques (p. 97), un amusant clin d’œil adressé aux super-héros de papiers encollantés jusqu’aux aisselles ?
La seconde obligea Alan Moore à créer de nouveaux personnages – bien qu’il ait tenté de reprendre la défunte ligne de Charlton Comics dont les droits furent alors rachetés par DC. Une chance pour le lecteur, pourrions-nous dire. Car, de cette option dépend la troisième, celle de concevoir un récit innovant et résolument moderne.

Eddie Blake, dit le Comédien, est le pur produit de la politique extérieur du gouvernement des États-Unis d’Amérique. Chargé des opérations spéciales, il participa à l’assassinat de Kennedy, au numéro d’enfumage voué à camoufler le scandale du Watergate, à la guerre du Viêt Nam… Personnage clé qui installe le récit dans une uchronie dépourvue d’utopie et, par ailleurs, étant mort dès les trois premières pages (bien fait pour sa gueule !), oblige le recours aux flash-back afin de lui donner la densité nécessaire.

Jonathan Osterman, fils d’horloger, chercheur en physique nucléaire, scientifique à qui arrive l’accident, mode opératoire quasi classique de la métamorphose de l’homme commun en un Grand Schtroumpf bleu sans culotte, omniscient par surcroît : le Docteur Manhattan. Sa fonction dans le récit : transmuter ce dernier en une œuvre graphique incontournable du XXe siècle. De sa perception du temps résultant des recherches d’alors sur le monde quantique, découlent des scènes extraordinaires telle cette discussion avec Laurie, sur Mars. Et certains dialogues du Dr qui, parce qu’ils surgissent par anticipation de scènes plus lointaines, imposent la conclusion suivante : le temps se déroulant de manière simultanée, Grand Schtroumpf dénudé vit dans toutes les périodes de l’Histoire.

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Après le Hibou I, le Hibou II ; du Spectre Soyeux I, le Spectre Soyeux II. Là encore, l’innovation narrative est de taille. Le temps est linéaire pour le commun des héros. Et les héros vieillissent aussi. Leur fonction la plus essentielle : ajouter de l’histoire à l’histoire. Tout l’inverse de celle du schtroumpf bleu, pourrait-on dire. Mieux ! Rorschach, un super-héro psychopathe qui ne s’est pas retiré des affaires héroïques, lui, classe Watchmen dans les comics des années 80 à la Frank Miller, dont le ton délibérément noir de Batman : Dark Knight dépoussière les super-héros de leur côté kitch pré-soixante-huitard.
Ne reste qu’un seul héro – Ozymandias – par lequel arrive le dénouement. Personnage qui n’est pas sans rappeler celui du commandeur Adam James Susan, chef du régime fasciste (V comme Vendetta, dessin David Lloyd, Urban Comics). Les écrans, les caméras… La surveillance partout, partout la surveillance qui régit l’Ordre social. L’Ordre fasciste arrivé au pouvoir par… la démocratie. La grande peur d’Alan Moore semble-t-il, qui impose l’anarchie – ce temps provisoire entre deux systèmes politiques de domination sociale. Mais là, ne touchons-nous pas la vision de la lutte politique d’Alan Moore qui justifierait un article entier ?

Titre : Watchmen
Scénario : Alan Moore
Dessin : Dave Gibdons
Éditeur : Urban Comics pour la version française
Année de publication : Janvier 2012