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10 juillet 2016
Petit, Les Ogres-Dieux, Hubert & Gatignol, Éditions Soleil, Coll. Métamorphose

Premier opus des Ogres-Dieux, Petit, plonge d’entrée le lecteur dans un univers fascinant, à mi-chemin entre Moyen-Âge et Renaissance, conte populaire et drame œdipien.

Bien que cruels, gigantesques et dotés d’une force prodigieuse, les Ogres-Dieux se trouvent menacés par la consanguinité. Comment pourrait-il en être autrement d’ailleurs ? Ces géants, on l’imagine, ne peuvent s’accoupler qu’entre-eux pour une raison purement anatomique. L’endogamie imposée par le calibrage des appareils…
Et les progénitures, de grandir davantage et idiots, le deviennent-ils davantage encore.
Si les ogres, dans l’imaginaire breton, sont de véritables constructeurs de mégalithes, ici, c’est leur château qu’ils font agrandir sans cesse. Ah ! Sont maçons, les ogres ?
Non. Les humains sont là pour ça. La société des Ogres-Dieux, fondée sur la toute puissance des Nobles-Nés, jouit de l’esclavage comme moteur économique.
Et les humains, de se soumettre par peur d’être dévorés.
Du reste, ils le sont depuis le règne fort long du Roi-Dieu, « Un géant exceptionnel, le plus grand de tous, géant au milieu des géants ».
Ce dernier aima à raisonner sur un syllogisme néolibéro-darwinien : les fruits, légumes et animaux étant pour les humains, ils ne pouvaient donc pas l’être pour les Ogres-Dieux, lesquels leurs étaient bien supérieurs par la naissance. Aussi décida-t-il de se nourrir exclusivement d’humains.
Après l’endogamie imposée par le calibrage des appareils, le sommet de la chaîne alimentaire détenu par l’ogre idiot – Manger et engendrer des géants. Ou être mangé et ne pas valoir tripette.
Dans un monde ou l’opulence rime avec corpulence, qui de plus légitime que Petit, le prince le plus petit de la dernière génération, pour changer la condition des ogres (et, accessoirement, des humains) ? Lui sera-t-il possible d’engendrer avec une humaine et ainsi poursuivre l’œuvre résiliente de Desdée, la plus vieille et la plus grande de la famille encore en vie ? Ou sera-t-il poussé à l’exil comme le fut vraisemblablement le Fondateur ?

Oscillant entre récits des aïeuls et celui de Petit, le lecteur appréciera la voracité des Ogres-Dieux déstabilisée par la venue d‘un Petit plein de vie et l’humour rare qu’offrent les ajouts textuels d’Hubert. Mais aussi cette palette de couleurs désaturées qui colle tant au psychisme morbide des Ogres et à la crainte de la dévoration des humains, qu’elle le (re)plongera sans nul doute dans ses peurs infantiles. Peut-être prendra-t-il conscience que grandir, croître, grossir, enfler (sans vieillir, pour le Roi-Dieu) n’est pas forcément synonyme de mûrir. Croître, oui, mais à quel prix ?

Titre : Petit
Scénario : Hubert
Construction graphique : Bertrand Gatignol
Éditions : Soleil
Coll. :Métamorphose BD