Nous suivre
19 juin 2016
Les Prophéties, Pierre Bordage


Pierre Bordage, Fête du Livre d'Angers, juin 2016 - crédit photo : C. A.

À l'occasion de la 1ère Fête du Livre d'Angers qui vient tout juste de prendre fin, nous avons rencontré Pierre Bordage, lequel nous a fait part de son actualité. Un premier article donc, sur un collector paru en début d'année Au diable vauvert : Le Livre des Prophéties. Il rassemble L'Évangile du Serpent, L'Ange de l'Abîme et Les Chemins de Damas. Derrière cette réédition, se cache bien évidemment une motivation de l'éditeur. Pourquoi avoir republier cette trilogie quinze ans après la parution du premier opus ? Par opportunisme médiatique ? Envie de partager un peu plus une anticipation littéraire qui relève du génie ? Un petit peu des deux ?
Pour tenter d'y répondre, voyons ce que nous livre Pierre Bordage…

L'Évangile du Serpent

Dès les premières pages, l'auteur se plaît à user d'un paronyme curieux. Taj Ma Rage, un rappeur braillant Fin d'immonde, en lieu et place de Faf Larage, lequel n'avait pas moins braillé à la fin des années 90, un morceau de l'album La fin du monde, dont le titre éponyme faisait référence à la prophétie de l'antéchrist, cette « conscience de l'humanité » qui rappelle à l'homme que « la fin du monde est proche ».
Ce n'est donc pas un simple hasard si Mathias, « fils et amant de la nuit », un véritable nyctalope, fredonne ce morceau d'entrée de jeu. Car Mathias, bien qu'enflé comme un moineau, est un tueur à gage efficace. Jamais il n'a raté un contrat proposé par un certain Roman, autre chat de gouttière, mafieux jusqu'à l'os et haut perché dans une hiérarchie invisible régnant sur un territoire non moins obscur. Un chat de gouttière ai-je dit ? Un lynx, plutôt. En raison de ses oreilles pointues et de curieuses taches sombres maculant ses joues. « C'est une putain d'emmerdeuse. La rate pas ».
Il ne la ratera pas, mais se fera prendre en flagrant délit.
Une fois capturé, il devra faire un choix entre perpette, ou travailler dans le plus grand secret pour un gouvernement que l'on imagine aussi pourri que les ripoux qui l'employaient jusqu'ici. Autant dire que le changement, pour Matthias, c'est pas maintenant.

Marc, ce qu'il veut d'abord, c'est « parler du petit Jésus ».
Journaliste pour l'EDV, Marc, la cinquantaine potelée, grassement payé, assujetti à une coquette pension alimentaire, à la colle avec Charlotte, une jeune cliente assidue des instituts de beauté et salles d'aérobiques, Marc, toujours… en proie aux arpettes du papier web qui arborent une chevelure drue, un talent insolent et un salaire de misère. Aussi, pour éviter un licenciement de circonstance, il lui faut dénicher au plus vite le scoop du siècle. C'est pourquoi le grand patron-fondateur en personne, BJH – autre paronyme du répugnant BHL, assurément – l'a envoyé mener l'enquête en Lozère, dans une ferme de l'Aubrac. Là, vit la famille d'un « obscur illuminé » qui, outre d'avoir l'audace de se prénommer Jésus, fait des miracles dans la région.

Téléjouisseuse trentenaire chez sex-aaa-strip//cyberlive, dont les patrons-jumeaux, certes, s’exonèrent des cotisations URSSAF, mais donnent en espèces de fortes sommes d'argent sans – pour l'instant – demander aux filles de s'enfiler dans tous les orifices des objets diverses, Lucie, se fait passer pour Manuella afin de moins préserver son intimité que son identité.
Sur le réseau, elle rencontre Barthélémy, vraisemblablement mineur et, selon ses dires (après avoir apprécié les positions explicites de la téléjouisseuse expérimentée) guéri depuis peu d'une tétraplégie.
- Je croyais qu'on ne pouvait pas guérir de ce truc là ?
- mOi nom plus/ jai passer quatre ans sur la chaise. Puis mes parnts m'ont offer un système de reconnaissance vocale ; je sui aller sur le Net et je suis tomber siur le site de Vahi-Kahi.

(Nous le devinons, Pierre Bordage s'amuse à imiter cette manière d'écrire propre aux incultes du web dont, bientôt, les membres d'une Académie Française toujours soucieuse de la jeunesse populaire, la valideront en partie).
De cette rencontre virtuelle naîtra chez Lucie un attachement pour le jeune homme et une soudaine curiosité, tournant même à l'obsession, pour ce faiseur de miracle.

Ex-étudiant de troisième année de Science-Po, Yann fut charmé par les paroles de ce Jésus surnommé Vaï-Ka'i à un point tel qu'il en deviendra son premier apôtre. Il mettra « son sens de l'organisation » à son service en créant et administrant l'association Sagesse Desana.
Rapidement, elle devient la pierre angulaire des activités dudit Jésus. Or, bien qu'elle soit saturée par des conférences qui s'éternisent jusqu'à pas d'heure et qu'un grand nombre de témoignages existent, Yann s'interroge. Il s'interroge sur leurs validités. « Le désir de croire, d'être admis dans le cercle restreint des adorateurs du Maître-esprit », ou de déshériter les derniers vivants de sa famille au seul motif qu'ils soient devenus très cons, ne les pousseraient-ils pas à une hypocondrie stratégique que seule, la guérison miraculeuse pourra les délivrer ?
Et cet Ordre des médecins contre lequel il faut désormais se battre…

D'entrée, l'auteur installe solidement tous ces personnages – non sans une franche esquisse dont l'exactitude criante, incisive, pousse le lecteur à sourire. Toujours brève, elle les plante dans le récit d'autant plus avec succès que leurs histoires personnelles s'y introduisent via des flash-back éclairants.
Un récit que l'on sent déjà complexe, grandiose même, et que l'on aimerait à dire, une fois parvenu à la fin, qu'elle frise – si ce n'est, dépasse – la fresque fantastique qu'était la précédente trilogie – Les Guerriers du Silence – publiée chez la non moins exceptionnelle maison d'édition L'Atalante.
Quant aux discours tenus dans ce premier opus, ils sont légions.
Entre celui de l'écolo-spirituel Jésus Maingrot – « Ce n'est pas la terre qui appartient à l'homme, mais l'homme qui appartient à la terre » – et celui que tient Marc, sur la créativité qui jamais ne s'exprime car toujours sous perfusion économique – n'a-t-il pas écrit un article qui démolit la réputation de ce Jésus de l'Aubrac pour ne pas perdre son boulot ? Et l'écrivaine anorexique, là, n'a-t-elle pas habillé sa Jeanne d'Arc avec « un tissu de connerie » dans le seul but de toucher des droits d'auteur ? – on sent poindre celle de Pierre Bordage himself : tous, sous prétexte de ne pas renoncer à son confort du quotidien, nous demeurons le maillon solide d'une chaîne d'abomination, « un misérable bout de chaîne » qui jamais n'a « le courage, ou la simple curiosité, de vérifier à quelle chaîne ils sont attachés ». Magnifique ! Est-ce à dire que le discours bordagien se fonde sur une déconstruction des systèmes sociaux, hiérarchisés à des fins de domination d'un côté et, de l'autre, d'une franche soumission ?
Assurément. Sous couvert de n'être – et ne rester qu'un maillon de la chaîne de telle ou telle branche économique, l'individu se fait misérable lorsqu'il se satisfait de son sort. Ici, dans L'Évangile du Serpent, Marc, Lucie, Yann – voire Matthias, en fin de récit – tous inspirent à briser la chaîne et gagner leur liberté. Mais pour cela, il leur faudra lutter contre ces nouveaux marchands du temple capables de plier « l'histoire à leur convenance afin de protéger leurs intérêts personnels ».
Nul doute que ce premier opus est une invitation à repenser le dogme dominant. À savoir : combattre le paraître pour ne plus croire à cette stupide nécessité d'appartenir à l'élite. La question est, à priori, simple : la base peut-elle se soustraire à la volonté de ceux qui l'on édifiée, pour la dominer ?

L'Ange de l'Abîme

Paru en 2004, l'ouvrage fait montre du savoir-faire de l'auteur. Les événements du 11 septembre ont produit, chez lui, une créativité sans pareille. L'Europe a sombré dans la guerre sainte en annexant l'Albanie et la Bosnie au nom de la sécurité militaire. Quant à la population musulmane locale, elle a été éliminée. Leurs biens, récupérés, et leurs terres, redistribuées. Le tout, sous couvert du pacte de l'ucte – « l'unification chrétienne des territoires européens ».
Le monde arabo-musulman s'est donc unifié derrière le drapeau de la Grande Nation de l'Islam et les armées du Jihad ont déferlé sur l'Ukraine, la Biélorussie et une Russie tellement gangrenée par la corruption et leurs mafias, « qu'ils sont tombés comme un fruit mûrs dans le panier islamiste ». Toutefois, elle a été stoppée sur le front Est, front qui s'étend de la Pologne à la Roumanie. Là, les tranchées boueuses des années 1914 – où le vibreur du téléphone portable remplace le sifflet de l'officier sonnant la charge – ont de nouveau défiguré, mutilé, gazé, carbonisé les plaines comme les hommes. C'est sur ce front que les légions du nouveau Prophète, l'archange Michel, défendent « les derniers greniers à blé » de l'Europe Unie derrière l’étendard frappé de deux « L », Loi & Lance.
Quant aux États-Unis, ils souffrent d'un marché intérieur rétracté en raison de leur politique agricole désastreuse. Le tout OGM n'a pas manqué de stériliser chaque jour un peu plus les sols. Et leurs aéroports, détruits par les sous-marins nucléaires du jihad, les ont poussés à renouer avec un isolationnisme qui, force est de constater, n'est pas sans leur déplaire… Ne se débarrassent-ils pas « de sa vieille mère et rivale européenne ainsi que de la menace islamique », tout en se refaisant doucement la cerise ?
Un contexte géopolitique bien plus impressionnant que le premier opus. Et cela s'entend, car des événements du tome 1, découle cet apocalypse époustouflant.
Mais le génie de Pierre Bordage ne s'arrête pas là. Il nous invite à le suivre via un diptyque enragé.

Un premier récit nous présente Pibe, un jeune adolescent rescapé d'un bombardement, jeté dans les rues et dans les bras de La Croix du sud (une bande de pillards) pour, finalement, ne pas trop regretter la promiscuité des caves – surtout quand ses parents y faisaient l'amour : « Ça faisait des bruits insupportables de chairs mouillées, de draps froissés, de siphons d'évier, de pneus crevés, de chiens assoiffés ». Un style franc, proche du réel, dépourvu de cette frivolité et autres niaiseries de lettrés mal embouchés. Du droit au but comme j'aime. Toutefois, Pibe (qui signifie gamin, une fois traduit de l'espagnol) ne regrette pas son foyer d'autant plus qu'il se trouve sous l'aile de Fesse – Stef, une ado un peu plus vieille que lui, la rendant inaccessible à ses yeux. Ensemble, il prendront un chemin qui, selon elle, les mèneront « au bon moment, au bon endroit »… après avoir trouver refuge – un temps – chez les derniers geeks les plus loufoques de cette Europe délabrée.
Le second, un jeu narratif d'une rare excellence à dire vrai, enchaîne les personnages à la manière d'une course de relais. Nous passons donc de l'un à l'autre, via un événement particulier en guise de bâton, souvent sombre, oscillant entre soumission à l'ordre établi et corruption – ce qui ne fait jamais bon ménage, nonobstant l’enthousiasme du lecteur. Ainsi, de l'horrible flic Garraud (surnommé John Wayne), à Joseph (un maquereau, au carnet d'adresse bien rempli), et l'écrivain en devenir…, nous traversons des terres désolées jusqu'au front Est de cette Europe redevenue vieille, pour se foutre la gueule dans la tranchée baptisée Saint-André, la Grande Faucheuse comme l'appelle l'officier du deuxième régiment d'infanterie. Presque heureux d'en arriver là, car le retour du christianisme au pouvoir donne des résultats fort peu équivoques : population sous le joug de la loi divine et martiale, l'instruction religieuse dans les programmes scolaires et universitaires, et cette inquisition déguisée… les légions de l'archange Michel, chargées de rétablir le « droit divin bafoué par les gouvernements apostats des XIXe, XXe et de ce début du XXIe », armées de « l'ignorance de leur dix-sept ou dix-huit ans », arrêtent, fusillent et font disparaître les corps des rares élus et intellectuels qui s'insurgent contre « les violations des principes de la démocratie et des droits fondamentaux de l'homme ».
Terrifiant.
D'autant plus terrifiant que les dix milles enfants migrants qui ont disparu, après enregistrement auprès des autorités européennes (1), trouve dans L'Ange de l'Abîme un écho sidérant : les gosses d'origine arabo-musulmane sont capturés, et vendus aux élites les plus pervers… Quant aux parents, ils brûlent dans les fours.
L'Europe Unies derrière l'archange Michel est un monde à genoux, sans espoirs, aliéné, baigné dans la nuit noire, l'obscurantisme absurde – la folie.
Et le camp d'en face n'est pas mieux.

Les Chemins de Damas

Dix ans que le traité de Bratislava a mis fin à la guerre de civilisation (L'Ange de l'Abîme). Quant aux « Trente millions de morts, une économie en ruine, des villes en partie détruites, les réseaux électriques, téléphoniques, gaziers, démantelés, une soudaine accélération des délocalisations, une protection sociale en lambeaux, une pauvreté galopante, une prolifération des seigneurs de guerre et des armées privées, un abandon dramatique [des] institutions politiques », tout cela suffit à planter le contexte de ce dernier opus. Et nous le découvrons avec Jemma, une mère de famille aux abois, car sa fille, Manon, a disparu. Le lieutenant de police aux épaules d'haltérophile n'est pas là pour la rassurer qui plus est. Ne vaudrait-il pas mieux qu'elle soit morte plutôt que dépecée, vendue au kilo sur le marché des organes ? Ou lacérée dans des bordels pour vicieux ? Les disparitions d'enfants se poursuivent malgré un procès retentissant (un clin d’œil au précédent volume) d'une cinquantaine de personnalités impliquées dans des réseaux pédophiles. Et oui… la communication de bazar n'a jamais réglé quoi que ce soit aux problèmes d'insécurité.
Manon « partie », un trou béant, un vide sidéral s'est enkysté dans les entrailles de Jemma, la laissant enfin comprendre que gravir les échelons de sa hiérarchie professionnelle à la force du poignet, aurait dû passer APRÈS… Manon. Mais le mal est fait. Le kyste, la nuit venue, prend une proportion épouvantable. Il la pousse à s'accrocher, s'amarrer au doudou de sa fille. Surgissent soudain des hommes cagoulés, armées, fouillant son appartement sans trouver ce qu'ils cherchaient. Là, Jemma discerne sur leurs uniformes noirs, les deux « L » de « Loi » et « Lance », cette phalange d'un groupe désormais clandestin garnis de fanatiques – les fantassins du Christ Roi – qui revendiquent la suprématie religieuse sur l'Europe. Encore la religion… Et Bart, jeune islamiste dans lequel « on avait plongé des pinces à peine plus grosses que des cheveux dans les minuscules cratères disséminés sur son corps » pour le bourrer d’explosifs. Encore de l'attentat suicide...
Là, le lecteur est surpris d'apprendre que même le marché de l'attentat suicide s'est privatisé – décidément ingénieux, l'auteur... Bart, membre d'un réseau invisible – la cellule 22 – qui, elle, n'a rien à défendre, pas de religion, ni de patrie ou d'idée vouée à une alternative politique crédible. Rien. Si ce n'est s'engager « à mourir avec fracas », à s'éparpiller façon puzzle dans tout Paris comme dirait un vieux tonton flingueur. Puisqu'ils pourrissent depuis l'enfance dans les bas-fonds les plus sordides, autant se faire sauter en public. Et les parrains de cette organisation, de leur fournir le matériel nécessaire. C'est gratuit, on vous le donne. Ainsi que l'heure, le lieu le plus propice au feu d'artifice. Comme ça, nous, on revendra à nos clients de tout bord les bénéfices médiatiques.
Un opus dans la lignée des précédents où les « néantistes » de la cellule 22 n'est qu'un prémisse juteux.

Trois volumes donc, dans lequel le contexte géopolitique écrase, annihile les meilleures volontés tournées vers le progrès et la paix au profit du déchaînement barbare des hommes. Le lecteur se verra happer, comme fasciné par la mort, et plongera jusqu'au fond du gouffre faute de s'être encordé à temps.
Une œuvre majeure qui place Pierre Bordage en tête de pont des anticipations littéraires françaises. De la lire, vous vivrez mille vies, contrairement à ceux qui, à ne jamais lire, n'en ont qu'une seule : la leur.

1 - Le Figaro, AFP, Reuters Agence, le 31/01/2016.