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01 juin 2016
Notre consolation est impossible à rassasier

D'entrée, la lecture est exigeante, mais facilitée par un discours qui multiplie judicieusement l'antithèse – « la liberté commence par l'esclavage et la souveraineté par la dépendance » – la comparaison et la question rhétorique – « Puisque je suis au bord de la mer, je peux apprendre de la mer. Personne n'a le droit d'exiger de la mer qu'elle porte tous les bateaux, ou du vent qu'il gonfle perpétuellement toutes les voiles. De même, personne n'a le droit d'exiger de moi que ma vie consiste à être prisonnier de certaines fonctions. ». N'allez pas croire que ce texte ne relève que d'un simple exercice de style. La thèse soutenue ici avec force révèle une pensée un brin existentialiste de Dagerman, journaliste littéraire suédois et anarchiste engagé.
Son titre – Notre besoin de consolation est impossible à rassasier – désigne le projet d'autant plus clairement qu'il le traque à la manière d'un chasseur pistant sa proie, nous dit-il dès la première page. Un besoin de consolation jamais assouvi, du reste, sinon par une fausse consolation, trompeuse, l'image « réfléchie » de ce même besoin qu'il s'empresse de nommer « désespoir », lequel lui murmure on ne sait trop quand « Perds confiance, car chaque jour n'est qu'une trêve entre deux nuits, la fausse consolation me crie : Espère, car chaque nuit n'est qu'une trêve entre deux jours ». Force de l'antithèse : baliser la page de l'auteur pour, au final, y exprimer sa thèse. Ne le souligne-t-il pas d'ailleurs lorsqu'il affirme ne pas posséder de philosophie dans laquelle il peut se mouvoir « comme le poisson dans l'eau ou l'oiseau dans le ciel ». En l'absence de principe philosophique opérationnel, Dagerman se dote d'un « duel », et ce duel le livre « à chaque minute de [sa] vie entre fausses consolations qui ne font qu'accroître [son] impuissance et rendre plus profond [son] désespoir, et les vraies, qui mènent vers une libération temporaire ». Mais que sont ces « vraies consolations » dont la fonction essentielle est de le libérer temporairement de son angoisse nommée « désespoir » ? « (…) la rencontre avec un être aimé, une caresse sur la peau, (…), le spectacle du clair de lune, une promenade en mer à la voile » – autrement dit, des petits instants de bonheur partagés qui ont comme particularité de s'ancrer – s'encrer ? – dans notre mémoire. Mais son expérience personnelle traduite ici peut-elle se transposer en une règle générale ? Et est-ce qu'un consensus demande à inclure toutes les expériences personnelles ?

Un petit ouvrage d'une vingtaine de pages seulement dont le style, une fois identifié, facilite la lecture et force le respect. Selon l'auteur, la consolation est une nécessité car personne n'est vraiment libre. Aux injonctions du conformisme, s'ajoutent celles dictées par les personnes de pouvoir. Tant qu'elles n'étiolent pas notre désir de vivre… et par désir de vivre ne faut-il pas entendre capacité à capter ces instants de bonheur, à s'extraire du temps ? Là, peut-être, se trouve notre plus grande consolation : échapper, un temps, aux rouages aliénants des systèmes socio-politiques jamais assez normatifs. Écrit en 1952, découvert en 1981, ce texte fait montre d'une actualité redoutable.

Titre : Notre besoin de consolation est impossible à rassasier
Auteur : Stig Dagerman
Éditeur : Actes Sud
Année de publication : Janvier 1989