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09 mars 2016
La Revue Dessinée, analyse d'un succès avec Franck Bourgeron

Invité du dernier festival Bulles en Loire, Franck Bourgeron est le rédacteur en chef et l'un des fondateurs de l'excellente Revue Dessinée dont le premier numéro a été publié en septembre 2013.
D'abord animateur, réalisateur et directeur artistique de dessins animés pour la jeunesse, il fait ensuite une entrée remarquée avec Extrême Orient, deux albums publiés chez Vent d'Ouest.
Puis, chez Futuropolis, cette remarquable adaptation du roman Pierre Loti que j'ai pas lu, Aziyadé.

« Je suis venu tard à la bande dessinée. J’ai toujours eu envie d’en faire, mais je n’arrivais pas à franchir le pas, je ne pensais pas en être capable. Je travaillais dans le dessin animé, sans vraiment aimer ça.Et puis un copain, Christophe Gaultier (le dessinateur de Guerres civiles chez Futuropolis) a commencé à publier des livres.
Ça a changé ma vision.
J’ai compris que c’était possible. Maintenant, je pense que je ne reviendrai plus au dessin animé. »

Or, ses propres inquiétudes sur l'avenir incertain des auteurs l'amènent à créer avec quelques amis La Revue Dessinée, un trimestriel de 200 pages disponible en librairie.
Qu'elles étaient-elles, ses inquiétudes ? Que constate-il toujours aujourd'hui ?
« La seule finalité d'un auteur, c'est l'album. » Ce qui limite à la fois la créativité et, on l'imagine, au vu du nombre exponentiel de bouquins publiés par an, le place dans une concurrence démesurée.
Un avenir aléatoire, donc.

Aussi, de reprendre en main les moyens de production tout en redonnant une dimension collective à la profession, cela lui semblait nécessaire et opportun de lancer sur le marché de la BD La Revue Dessinée.
Et c'est un véritable succès, faut dire. « 20 000 ventes » annuelles qui s'expliquent, selon Franck Bourgeron, par deux facteurs.

Le premier, d'avoir créer un outil opérationnel quasi inexistant dans le domaine du journalisme. Un couple journaliste-dessinateur construise ensemble un récit basé sur des faits et, en lieu et place du format audiovisuel classique, offre au lecteur non seulement une enquête de 50 pages, mais encore la maîtrise du temps nécessaire à la digérer. Un format inconciliable avec celui de la presse papier pourtant en crise. Du coup, les journalistes ne le boudent pas, La Revue se voit inonder de leurs propositions.
Le second, les formats de la presse papier et les journaux télévisuels sont d'arrière-gardes, car formatés pour et par les intérêts des patrons de groupes financiers. Ajoutons à ce constat alarmant (car relevant directement de la question démocratique), celui de la désespérance politique à tous les niveaux. Les lecteurs, qui sont aussi des électeurs, sont visiblement en demande, en quête même, de ce genre de projet dont l'objet premier étant de redonner un second souffle à la manière de traiter l'information. À croire que l'acte d'acheter tantôt La Revue Dessinée, tantôt La Revue du Crieur (Médiapart), tantôt XXI, incarne un certain militantisme.
Mais pourquoi renouveler le reportage via la bande dessinée ?
« Par évidence » semble-t-il. Venant de ce milieu qui possède ses codes, « son vocabulaire d'origine, une grammaire particulière, car capable de passer du registre macro, au micro, en quelques cases ; car capable d'incarner une situation puis de passer au mode symbolique » ; le tout permettant de mieux décortiquer, par exemple, des mécanismes économiques. Ainsi est-il possible au lecteur de prendre du recul sur l'immédiateté imposée par le formatage court des journaux télévisés et, par là, d'éviter le piège du raccourci intellectuel.
Un bon dessin vaut mieux qu'un long discours, dit-on, mais en réunissant les deux, cela multiplie les canaux de réception de l'information. Donc, de mieux faire comprendre les enjeux sociaux, « de mieux saisir ce qui nous fait face, d'être un peu moins couillons ». Une vraie démarche citoyenne que d'être passé de la BD à la BD reportage.