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09 mars 2016
Dolorès, Bruno Loth

Marie, assise parmi d'autres résidentes d'une de ces maisons de retraite laidement nommées EPHAD par les hautes instances bien pensantes d'aujourd'hui – Marie disé-je, se voit rattrapée par son histoire. Et le lecteur y est invité par des flash-back judicieusement placés en pages droites jusqu'à la visite de sa fille Nathalie, laquelle ne comprend pas pourquoi sa mère parle espagnol depuis peu. La faute à miss Alzheimer comme dirait Cavanna, le papa de Charlie qui s'est fait hara-kiri en le livrant à Machiavel qui l'utilisa comme marche-pied.
Aussi Nathalie plonge dans une histoire familiale qui, visiblement, lui a échappé en partie.
Et d'en saisir l'importance du vide qu'il va lui falloir combler lorsqu'elle s'adresse à sa sœur Sylvie : « Ah ! Toi non plus… Tu n'étais pas au courant que maman parlait espagnol ? »

Très vite, l'on découvre que Marie ne s'appelle pas Marie. Mais Dolorès. Et Dolorès est arrivée en France à la fin de la guerre civile d'Espagne non pas par les Pyrénées, (le nord étant aux mains des troupes franquistes) mais solidement attachée entre deux valises pour mieux flotter sur la Méditerranée (car l'exode des réfugiés espagnols ne s'arrêta pas pourtant). Du port d'Alicante, ils prirent la mer pour trouver refuge… dans les camps français de travail forcé d'Afrique française du Nord. Oups ! Je m'égare dans l'Histoire avec un grand h. Car oui, Dolorès – je cause de l'album là, pas de mamie – Dolorès est un support pertinent pour raconter non seulement la retirada, l'exode des réfugiés espagnols de la guerre civile, mais encore le récit – les récits – des peuples qui franchissent les frontières à cause des guerres, des famines…

Les raisons de lire Dolorès étant évidentes, penchons-nous sur la ou les causes qui ont composées cet album édité chez La Boîte à Bulles, éditeur couillu parce qu'à contre-courant du monde de l'édition d'aujourd'hui – n'ose-t-il pas faire découvrir de jeunes talents en publiant souvent des premiers album ?
Dolorès trouve sa genèse dans une commande réalisée pour Gibraltar. Elle consistait à produire un récit de dix pages sur le thème « Enfants De la Mémoire à Vif ». Aussi, comme à chaque fois chez Bruno, l'idée lui vient d'un rêve. Celui d'une petite fille jetée à l'eau par ses parents avec ses valises pour qu'elle puisse flotter. Il s'est donc saisi du récit édité chez Gibraltar pour le développer en la mettant en abyme – ou, plus techniquement, en l’encadrant de l'enquête menée par Nathalie. Ne pas s'y tromper, c'est bien la retirada l'héroïne. Et elle porte le nom de Dolorès.

Mais encore…
Le personnage de Nathalie, la fille de Dolorès, est pour ainsi dire l'avatar de Bruno Loth. Car, voyez-vous, l'auteur a mené l'enquête au chœur même de Madrid durant quatre mois. Autant dire que cet album s'est quasi réalisé là-bas. Voilà pourquoi les personnages que rencontre Nathalie existent réellement. Et c'est aussi pourquoi des meetings se déroulent dans toute la capitale – souvenons-nous de ces élections générales espagnoles de 2015 ! Elles ont vu la percée de Podemos, dont l'origine se trouve dans le manifeste « Prendre les choses en main : convertir l'indignation en changement politique » (Público, janvier 2014). En gros, le manifeste exprime la nécessité de transformer la mobilisation sociale du mouvement des Indignés en processus électoral participatif – ne retrouvons-nous pas dans le mouvement Nuit Debout un écho des préoccupations madrilènes de l'année dernière ? Oups ! Voilà que je m'égare de nouveau.

Se détache de la thématique de l'immigration espagnole, celle de la maladie d’Alzheimer.
En ayant élu domicile chez une personne qui lui était proche, nul doute que cette maladie ait confronté Bruno aux conséquences malheureuses qu'elle occasionne. La mémoire effacée façon puzzle. Coupant, sectionnant, les souvenirs ; morcelant même la personnalité. L'identité. Et si ce n'était pas seulement l'individu que la garce voulait ronger ? Une question fort légitime, dit-il. La société entière pourrait en être atteinte puisque les faits terribles de l'Histoire se répètent. En somme, si l'Histoire se répète, c'est bien que les leçons n'ont pas été retenues ? Autrement dit, n'est-ce pas les cancres qui gouvernent encore et toujours ? Un album d'une rare qualité tant il pousse un lecteur curieux à se questionner sur les problèmes politiques et économiques d'aujourd'hui. Et s'il le pousse si bien se questionner, c'est parce que ceux qui sont aux manettes sont au moins aussi cancres que leurs prédécesseurs. Voilà pourquoi il est temps d'être debout la nuit.

Bruno tient à nous faire part du travail produit par sa femme Gemma. De nationalité Espagnole, sa participation fut telle qu'il tenait à lui donner le statut de coauteur. Elle a refusé. Nous tenions à le signalé car un album est toujours un travail d'équipe. Un grand merci à Gemma Loth.