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09 mars 2016
Carali et la presse

Au Liban, fin des années 60, Paul Carali bossait pour « Magazine », un hebdo socio-politique en langue française. Là, il a découvert la vie des linotypistes, ces types qui respiraient les effluves de plomb fondu à longueur de temps tout en maniant les linotypes, de grosses machines à écrire qui fabriquaient des lignes de plomb gravées en colonnes pour imprimer les pages de texte sur des feuilles destinées à la relecture et correction.
1970, Carali débarque à Paris. Ça tombe bien puisque ses idoles sont « les gens d'Hara-Kiri ». C'est pourquoi il les contacte immédiatement. Un rendez-vous est pris avec Wolinski. Il arrive au local dans lequel Wolinski, Choron, Reiser et Cavanna causent ensemble. Il est alors persuadé qu'ils vont se foutre de sa gueule et le jeter. À l'issu de cette rencontre, Carali qui devait émigrer au Canada, restera à Paris sur leurs conseils.. Mais travaillera d'abord pour Pif, Gai-Luron, Totoche…
Il rencontre ensuite Mandryka qui, avec Gotlib et Brétécher, éditent L'Écho des Savanes. Il travaillera pour ce magazine jusqu'au jour où Carali reçoit un coup de fil de Cavanna. Il avait lu les textes et vu les dessins parus dans L'Écho des Savanes. « M'font bien marrer tes dessins, vient donc faire le con avec nous plutôt » aurait-il pu lui dire.
- Mais j'y connais rien à la politique, moi ! dit Carali.
- On s'en balance ! Du moment que tu fasses marrer nos lecteurs...

Début 80, Charlie Hebdo, entre la période post-Hara-Kiri et celle que nous identifions comme pré-Valiste. Autrement dit, l'ère des vrais Charlie.
Chaque mercredi, jour de bouclage, la réunion s'anime autour de la grande table en bois qui pèse des tonnes – Choron l'a fait fabriquée sur place, plus grande que la porte pour que les huissiers ne l'emportent jamais. L'ordre du jour étant la 1ère de couverture, Choron et Cavanna sont à la manœuvre. Pas facile. Alors, pour aider, on débouche les bouteilles. Et parfois, Carali dessine aussi bourré que les autres. Quant au lendemain, un dessin « alcoolisé » se trouve à la une sans trop savoir pourquoi. D'où les procès. D'où les huissiers. D'où la table qui pèse des tonnes.
Et des menaces de mort, déjà.
Alors qu'il tient la rubrique Les Contes d'un conteur, Paul reçoit un coup de fil qu'il relate d'ailleurs dans son album Odeur de brûlé : « Monsieur Carali ? Savez-vous que dans le passé les conteurs étaient aveugles ? Ça pourrait vous arriver. Il suffirait d'un peu d'acide sur la figure... »

Certes, il y a toujours et toujours il y aura des censeurs. Des qui ne comprennent rien à l'humour, des qui n'entendent rien à la liberté d'expression et même des qui en ont la trouille. Mais à cette époque, le dessin en général et, en particulier, le dessin de presse ne menait pas à la mort. C'était juste une période extrêmement mouvementée, festive et fatigante pour le foie se souvient-il. La regrette-t-il ? Assurément.
Aujourd'hui, il déplore le désengagement politique de la nouvelle génération du dessin de presse. Elle confond le gag et le dessin de presse. Et, du coup, elle camoufle ses opinions personnelles. Aussi, « on ne sait pas ce qu'elle pense », cette nouvelle génération.
Le dessin de presse, pour Carali, se veut être un exercice différent du dessin de gag ou de fiction. C'est justement un dessin d'opinion. Il exprime un avis, un coup de gueule sur un fait politique, social, économique, écologique… Le dessin de presse n'est pas seulement un gag qui fait marrer. Il peut l'être aussi. Mais pas seulement. Une ligne éditoriale qu'il défend dans le Psikopat si cher à son cœur. C'est dire si Paul a évolué sur la question de la presse depuis Charlie !
Quant au Psikopat, nous en reparlerons bientôt m'est avis.