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10 septembre 2014
Ce crime qu'est la rentrée littéraire

À la question : Qu’est-ce qui fait, au fond, la différence entre quelqu’un qui écrit et un écrivain ? « La publication bien-sûr ! » nous disait Marguerite Duras. Normal donc, qu’elle n’ait pas écrit que des conneries, la Marguerite, puisqu’elle en avait aussi filmées, comme le soulignait judicieusement Pierre Desproges.
Dire que c'est la publication qui fait l'écrivain relève bien sûr de l’arnaque intellectuelle. Pour preuve, cette aberration bien française qu’est la rentrée littéraire. 607 romans dans les bacs cette année. C’est mieux. L’an passé, 654 romans sortaient des imprimeries pour la plupart étrangères. 654, contre 701 l’année d’avant... 94 livres de moins à lire en trois ans, parfait.
Qu’importe à dire vrai, puisque nous n'allons entendre parler que d’une quinzaine d'entres-eux. Les autres, comme chaque année, seront voués au silence critique, à l’ignorance de Télérama et à une distribution au goutte-à-goutte vers les librairies et bibliothèques. Le pilon, lui, s’en gave déjà.

6o7… Mais pourquoi diable autant de publications simultanées qui, comme chaque année, enfouissent sous le nombre presque la totalité des livres ? Pourquoi tout le monde en même temps ?
Ah oui ! Les prix littéraires. Ce sont eux qui imposent le calendrier. Ce sont eux qui font vendre. Aussi, tous s’obligent à les sortir la même semaine. La semaine de La rentrée littéraire qu’ils appellent ça.
En Angleterre, en Espagne, en Allemagne, aux États-Unis et en Italie, les éditeurs pensent qu’un lecteur lit toute l’année. C’est pourquoi, contrairement au tir groupé français, les parutions s’échelonnent. Certes, la visibilité des ouvrages ne se fait peut-être pas au mieux, mais bien plus que chez nous.
En fait, les prix littéraires de l’hexagone bien pensant ne récompensent que des titres parus sur deux mois. Tant pis pour les autres.
Une imposture intellectuelle, moi j'dis.
Autre conséquence insoupçonnée : la presse étrangère accorde une large place à leur culture littéraire plusieurs fois par an. La nôtre est comprimée sur trois quatre semaines. Aussi, pour faire parti de la quinzaine d’élus, les réseaux d’influences des éditeurs s’activent comme jamais, laissant place aux petites ententes toujours minables. Que le lobbying prime ne dérange personne. Cela relève d’une politique bien de chez nous. L'influence des réseaux, des groupes d'entreprises d'abord. Le produit manufacturé ne passe qu'après.

Le prix littéraire récompense donc un réseau d'influence. Le plus efficace gagne le jackpot. Autrement dit, une banderole rouge bien visible. Ainsi qu'un gros tirage. Et ce gros tirage produit un effet de masse, une présence manifeste sur les rayons dont l'effet est de susciter chez le consommateur, l'achat. Mais qui a dit ne rien connaître de plus proche que lire et élire ? Que lecteur et électeur ?
Le prix littéraire, rarement démocratique, n'est rien de plus qu'un presse-citron.
Et un vide-bourse.