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31 juillet 2014
Le droit de savoir

Le journalisme, lorsqu'il est porteur de nouvelles qui jamais n'auraient dû se savoir, soulève un paradoxe infernal. Celui d'être mal vu dans le débat public alors même qu'il fait bien son travail quand il dévoile ce qu'on nous dissimule. Et le débat devient d'autant plus virulent lorsqu'il vise les responsabilités de ceux qui, mieux que d'autres, ont les moyens d'utiliser les canaux officiels de l'information, d'imposer leur vision des choses, de jouer la carte médiatique au détriment de la Justice et de la vérité. Mais alors... pourquoi un journaliste ferait bien son travail si c'est pour être insulté de « scélérat », « d'espion de la CIA », « d'infiltré trotskyste » aux méthodes « fascistes » ?
À voir ces animateurs corrompus, cyniques et nauséeux de ces infects journaux télévisés, on se dit qu'il est certainement plus simple pour un bleu du journalisme de jouer la carte du conformisme en se soumettant - pire ! en adhérant - à l'idéologie de l'oligarchie en place. Car, oui, Edwy Plenel la dénonce avec virulence, cette oligarchie dans Le droit de savoir, Don Quichotte Éditions. Voyez-les ! Lisez-les, ces affaires Karachi, Tapie, Takieddine, Bettencourt, Kadhafi, Cahuzac... (Foutre-bleu ! ça ne s'arrête jamais !). Et tirez-en les conclusions qui s'imposent.
Le voilà donc, le véritable objectif de l'auteur. Livrer aux citoyens les informations dont ils ont besoin pour se faire une opinion et la défendre par les urnes. Or, côté urnes, c'est la débandade.
Vrai, aussi, qu'Edwy Plenel la dénonce, cette paraisse démocratique dont font preuve les élus. Pourtant ne vivons-nous pas une troisième révolution industrielle ? Nul doute que le numérique, comme l'ont fait la machine à vapeur et l'électricité, détruira des richesses existantes et en créera d'autres. Il est déjà la source de vrais bouleversements commerciaux et géopolitiques (Julian Assange, WikiLeaks, Edward Snowden), ébranle notre quotidien en créant de nouvelles habitudes. Comme l'ont fait les deux révolutions industrielles précédentes, le numérique accélère encore le temps en réduisant l'espace. Alors, qu'attendons-nous pour rénover cette classe politique ? Car un citoyen est « capable de gouverner et d'être gouverné » Bon... Aristote n'a pas vu ma voisine. Certains le sont, capables, oui. D'autres, en revanche...
La faute à qui ? dirait alors Edwy Plenel. Pourquoi diable les citoyens ont été dépossédés des informations et des savoirs qui leur auraient permis « d'influer sur les choix politiques » ?

Edgard Morin - rappelle-t-il - parle de « révolution cognitive » nécessaire, obligeant ainsi le citoyen à relier ce qui est volontairement séparé, cloisonné, dispersé. Non ! ne séparons pas les dossiers des retraites, des 590 000 000 000,00 euros d'avoirs dissimulés au fisc français. Le lien étant la justice fiscale.
J'adhère.
Assurément.
J'y adhère d'autant plus que « l'Éducation Populaire, monsieur, ils [les membres du gouvernement alors en place] n'en n'ont pas voulu ! » admit un jour Christiane Faure à Franck Lepage, choisissant par-là, la sélection scolaire comme unique principe pédagogique.
J'y adhère d'autant plus que les intérêts de cette crasse oligarchie ont des chiens de garde fort bien dressés. Pourtant leurs expertises gavés aux conflits d'intérêt ont été dénoncées dans le film documentaire de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat, Les nouveaux chiens de garde (1997) - film dont la référence se trouve être le livre du même nom de Serge Halimi (1997). Le même Serge Halimi qui signa la préface d'une réédition de l'œuvre de Paul Nizan, Les chiens de garde (1932), aux Éditions Agone.
Tout ça pour dire que l'information existe.
Certes, dispersée. Fragmentée.
Reste à relier les fragments éparses et à faire ce qui est nécessaire.
Mais quoi ?
N'ayons pas à rougir, nous disait Nizan, « N'ayons pas à rougir de vouloir la lune. Il nous la faut. »
Or, depuis Nizan, rien a bougé. Les oligarques dominent toujours les canaux de l'information et les strates du pouvoirs. Et leurs chiens mordent ceux qui sortent du rang.
Pour l'exemple, les Balkany, Tibéri & autres consœurs aux faces de rond de chiotte sont encore là. Béantes. Pisseuses. Arrogantes comme jamais.
Pourquoi ? La justice fonctionne-t-elle ?
Autrement dit, la justice est-elle suffisamment indépendante ?
Question récemment posée à Éric Halphen, lequel a répondu (après une hésitation marquée) qu'elle l'est, davantage en France qu'ailleurs, pour la plupart des dossiers. Mais les affaires Karachi, Tapie, Takieddine, Copé, Bettencourt, Kadhafi, Cahuzac, Bygmalion, Sarkozy... (Nom d'une pute borgne ! ça ne s'arrête vraiment pas.) sont des dossiers hors du commun.

Alors, une réforme du système judiciaire s'impose-t-il ?
Dans Sept ans de solitude (2002), Éric Halphen revient sur un bon nombre de dossiers qu'il eut à traiter - dont celui dit des HLM de Paris. Selon lui, la première réforme à mener tambour battant est celle, plus globale, de la Police et de la Justice.
Les policiers sont soumis à une double hiérarchie. Ils doivent obéir à la fois au parquet (via le commissaire) - « parquet qui note les officiers de Police judiciaire chaque année » - et au juge d'instruction, une fois l'instruction ouverte. En cas de conflit entre les deux tutelles, il n'est pas difficile de savoir vers qui ira la préférence des policiers. Dès lors, comment perquisitionner le logement des Tibéri soupçonnés de corruption quand les policiers ont reçu l'ordre de ne pas assister le juge dans sa charge ?
Aussi, « Envisager une totale indépendance de la Justice sans évoquer (...) celle de la police est une vue de l'esprit, dit-il. Le juge le plus libre du monde ne peut rien, si les policiers qu'il envoie en perquisition ont reçu l'ordre (...) de ne rien trouver. » Faire de la Police judiciaire, une véritable Police judiciaire. Une police qui dépend exclusivement de la Justice. Et, de l'autre côté, une police administrative qui, elle, ferait respecter l'ordre et les règles de la circulation.

Autre révolution judiciaire, avant de conclure.
À entendre naboléon faire sa victime devant un Elkabbach qui jamais ne soupçonnera son imposture tant sa cléricature lui semble légitime, le juge d'instruction serait, contrairement à lui et son interlocuteur, tout puissant.
Bon...
Poursuivons la perquisition chez les Tibéri. Sans la police, difficile de fouiller partout. « D'autant plus qu'un juge d'instruction n'est pas formé pour. Il ne sait pas où chercher. » dit Éric Halphen, lequel insiste toutefois. Et il a raison, puisqu'il tombe sur un coffre contenant 10 000 fr en espèces et des armes...
A-t-il le droit de les saisir ? Non.
« Un juge d'instruction enquête sur une affaire de stupéfiants. Lors d'une perquisition, il découvre des faux billets. C'est manifestement (...) la preuve qu'un délit de contrefaçon de monnaie a été commis. Mais le juge n'est pas saisi de cette infraction. Il n'a donc pas le droit de prendre les faux billets. » Pour se faire, il lui faudra établir une demande de réquisitoire supplétif et la soumettre... au parquet. Ce même parquet qui a ordonné au policier de ne rien trouver. Du coup, pourquoi accepterait-il la demande de réquisitoire supplétif ?
Pour Éric Halphen, il faut au juge une voie de recours auprès d'une chambre de la cour d'appel ou d'une commission indépendante. « Il faut donner plus de garanties juridiques au juge d'instruction, de façon qu'il ne soit pas à la merci d'une absence de coopération de son parquet. (...) [Cette chambre de la cours d'appel ou la commission indépendante] pourrait examiner si la demande de réquisitoire supplétif du juge d'instruction est fondée, ou si au contraire le refus du procureur l'est. » Et ainsi permettre aux enquêtes les plus gênantes pour le pouvoir d'aller jusqu'au bout.

Le journaliste fait son boulot lorsqu'il dévoile des informations que les pouvoirs veulent garder secret, assurément. Mais sans révolution cognitive, il n'est pas de sursaut citoyen possible. Ni moins de crédibilités pour ces experts prophétiques des plateaux TV. Quant aux sanctions exemplaires qui inciteraient la tentation corruptrice de nos élus à se taire à jamais, comment pourraient-elles être envisagées et appliquées sans révolution juridique ? Que chacun d'entres nous fasse son travail, donc. Celui de « ne pas renoncer à savoir » comme l'écrit si bien Edwy Plenel. Aujourd'hui plus que jamais. Car notre démocratie est sérieusement mise à l'épreuve. Et bien que les oligarques ne cesseront de se cacher derrière une démocratie représentative - sous prétexte qu'ils sont les plus légitimes parce que mieux formés, eux - la révolution numérique impliquera davantage la participation des citoyens - notamment, dans l'acquisition des savoirs.
Autrement dit, l'enjeu est une réelle démocratie participative.
Ou pas.
Cela dépend de nous.