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24 juillet 2014
NOGEGON, Luc et François Schuiten
D'abord parue dans le fanzine La Tête en l'ère, cette chronique a été remaniée.

Dernier volet de la série des Terres creuses. NogegoN, publié neuf ans après Carapaces, s'est-il fait attendre pour le plus grand plaisir des lecteurs ?

Son titre d'abord, un palindrome. Certes, il nous invite à poursuivre notre belle balade en terre schuitennienne. Mais il lui offre surtout une première clef de lecture. NogegoN se lit aussi bien à l’endroit qu'à l’envers. Et son axe de symétrie, le « é », appelle inévitablement la déduction suivante : nous avancerons dans la lecture en sachant que la seconde moitié de l’histoire fera écho à la première. Un exercice de style en somme. Mais n'est-ce vraiment que cela ?

La pagination, ensuite. Celle-ci confirme l'hypothèse du parfait palindrome. Trente-six pages. Quoi ? Trente-six pages seulement ? Bien sûr que non. Les 36 premières installent l’histoire, les autres, un reflet poétique d’une narration habile, ingénieuse, créative, dont leurs numérotations se chargent d’un prime à rebours (36’, 35’, 34’…).

Du graphisme, encore, lequel relève d'un véritable tour de force tant la contrainte que voulurent les auteurs était phénoménale. Voyez plutôt : à chacune des 36 premières pages correspond une symétrie parfaite. Même découpage, mêmes lieux, mêmes personnages et les évènements sont – foutre bleu ! – identiques. D’où l’exploit. Pour l’exemple, la première case de la trente-sixième page présente Nelle et Natan, deux protagonistes de l’histoire, en contre-plongée. Nous les retrouvons, mais en plongée cette fois-ci, à la dernière case de la page 36’. Symétrie parfaite. Mais ce n'est pas tout. Le tour de force est d'autant plus incroyable que toutes – TOUTES ! – les planches sont ainsi construites. Le récit demeure cohérent malgré les contraintes titanesques que se sont imposées les frangins. Y a pas à dire, pour s’infliger ça, faut être Belge.

Du scénario, enfin. Il est tant question de symétrie qu’elle en devient une conception philosophique – voire religieuse (1). Olive, pour des raisons que je n'évoquerais pas car elles dévoileraient la chute inattendue du tome précédent, a fui la planète Zara. De ce fait, Nelle, sa compagne, se lance à sa recherche. Une fois sur Nogégon, seconde planète du système Terre Creuse, elle est accueillie par les Refusés d’une société qui, là où la nôtre prône la valeur travail avec prodigalité, celle-ci avance la symétrie comme seule et unique valeur. Conséquence inéluctable : la Symétrie, faute de penser le monde autrement, condamne l'homme à vivre sa vie entière selon des préceptes dont, seuls, les mieux placés sur l'échelle hiérarchique (tel ce surenquêteur camouflant son incompétence derrière un problème technique...) pourront s'en défaire lorsque leurs intérêts sont menacés. Aussi,Nelle vivra une adorable « période d’amour et de création » après avoir subie une « période de haine et de destruction ». Le tout, enrobé de ce destin omniprésent, relayant le libre arbitre dans le néant de la pensée humaine.
Une cohérence du récit qui frise le diabolique car, à la septième page, le sage du village des Refusés se fait trancher le bras droit et la jambe du même côté ; à la page 7’, alors qu'il s'attendait à voir reconstituer ses membres hélicoïdés, il se verra tronçonné l’autre flanc. Voilà la Symétrie voulue par l'Univers Harmonieux, respectée.
Et, l’idéologie politique dominante, préservée.
Toutefois, à l’instar de la belle l’héroïne, l’affreux lecteur que je suis se questionnera assez vite sur l’origine de cette pensée dominante. Pourquoi subir une idéologie aussi.. absurde ? « Chaque chose, chaque évènement, possède et provoque sa parfaite symétrie, tel est le destin de l’univers. » Diable ! Pourquoi pareille stupidité produit-elle dans la réalité ce qu’elle doit induire inévitablement ? C'est impossible. À moins que... ce qui n’existe pas, ce qui relève de la fable se met aussitôt à vivre dès qu’on en parle ! Autrement dit, sur Nogégon, comme ailleurs…, il suffirait d'en parler pour qu'un conte prenne vie ?

Pour conclure, Carapaces, Zara et NogégoN, que personnellement j’aurais plutôt calligraphié nogÉgon (2), valent le détour. À lire absolument, même. Ne serait-ce que pour apprécier la somme considérable du travail réalisé. Une œuvre unique en son genre.

Titre : NOGEGON
Auteur : Luc et François Schuiten
Éditeur : Les Humanoïdes Associés
Année de publication : Janvier 1990

(1) Car religionner n’est pas philosopher.
(2) En hommage au peintre autrichien Égon Schiele (1890-1918), lequel a peint près d’une centaine d’autoportraits en utilisant un… miroir.