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20 juillet 2014
La Terre creuse, Luc et François Schuiten
D'abord parue dans le fanzine La Tête en l'ère, cette chronique a été remaniée.

De François Schuiten, je vous en reparlerai souvent (tellement de choses à dire). Quant à son frère, Luc, il est l’inventeur de l’archiborescence – d'architecture et arborescence ; elle désigne une construction faite principalement de végétaux. Faut dire que son père, Robert, était architecte. Aussi, a-t-il imaginé et conçu des jardins verticaux sur les aires abandonnées du territoire belge.
Au fil des années, Luc, dont l’imagination fertilise sans cesse l’inconscient collectif des Wallons et Flamands, a dessiné une foule de projets. Son objectif : apporter une autre manière de vivre, une existence qui s’épanouit dans un rapport poétique à la nature. Et quand la poésie vous prend, jamais elle ne vous lâche. Normal, donc, qu’elle s’exprime sur papier. Luc s'est alors saisi d'une feuille et a scénarisé La Terre Creuse – que son frère dessinera.

Le brillant prologue paraît dans le célèbre mensuel belge À Suivre n° 3 (Casterman), sous le titre « La Terre Creuse ». Puis dans les n°103 à 106 de Métal Hurlant (Les Humanoïdes Associés). L’histoire sera retravaillée afin d’être publiée sous le titre « La Terre Creuse » dès 1985. En 1987, l’histoire s’étoffe et prend le titre de Zara. 1997, le triptyque Carapaces, Zara et Nogegon forment alors Les Terres Creuses, une œuvre admirable.
Dès les premières pages, une jeune femme s’inscrit tant dans l’environnement naturel qu’elle en fait partie intégrante. Les reliefs rendus par le dessin ne vont pas sans rappeler l’encre de Chine. Et question unicité, ça aide.
Par ailleurs, le choix de son prénom (Olive) ne relève pas d’une simple coïncidence, m'est avis. Archiboresence... Réinscrire l’être humain dans la nature, comme le fruit d'un arbre maison. D'ailleurs, ne chute-t-elle pas d'un arbre dans lequel elle avait trouvé refuge car trop impatiente de comprendre le monde ?
Olive est une non-initiée d'une tribu nomade. Chaque jour, une distance identique à la veille doit être parcourue. Inexorablement. Tous doivent marcher à la même vitesse que l’eau du lac et pousser le bouchon jusqu’à revenir au point de départ. Dur de vivre en harmonie avec la nature. Car elle impose à ceux qui s'y soumettent, de répondre à la nécessité et l'impératif avant le désir, le goût, la liberté.

Pour connaître la raison de ce nomadisme - et ainsi, comprendre le monde - les membres du clan doivent être initiés passé un certain âge. Or, bien d'autres l'ont été avant le sien. Olive insiste donc auprès des anciens qui la renvoient à la nécessité d'avoir trois jours d'avance sur leur marche pour parfaire l'initiation. Mais Olive ronge son frein. Elle veut comprendre. Aussi décide-t-elle de franchir l’interdit et stoppe. Contre tout attente, découvrir le monde d’un point fixe devient, ici, synonyme de liberté.
Que découvre-t-elle ?
Le sol s'incline davantage à mesure que les jours passent. Jusqu'à ce que le lac disparaisse curieusement puis, plus tard, l'arbre dans lequel elle a trouvé refuge, se retrouve racines par-dessus tête. Une branche casse. Olive chute.
Interminablement.
Et les membres de son clan la voit tomber du ciel.
Elle et les siens vivent donc sur la face interne de l’écorce de Zara, leur planète. C'est pourquoi ils sont obligés de marcher sans cesse « dans le bas de la sphère ».
Tel est son monde.

Pareille chute est fatale. Même dans un lac. D'ailleurs, Olive, sous l'eau, aperçoit une lumière blanche au bout d’un tunnel. Elle l'empreinte. Du coup, on se dit qu'elle y est restée. De l’autre côté, des fannaux. Ces derniers, à l'inverse des fanelles de Carapaces, sont bien fanés par l'âge, eux - bien qu'ailés aussi. Bonjour, les anges... Ces vieux croutons la transportent donc vers un ailleurs. Olive est donc bien morte. Or, la libido des antiques chérubins n'est pas inhibée. Et le charme d'Olive opère. Aurait-elle survécue ? Agressée, elle fuie, trouve un passage à travers une paroi et trouve refuge chez un peuple composé uniquement de femmes. Ces dernières habitent la face interne de la seconde écorce. Là, je perds mon latin.
Et le retrouve par un raisonnement déductif.
Zara est constituée de deux écorces indépendantes l’une de l’autre et, seule, l'une d'elles est en rotation perpétuelle. Sur l'écorce interne, la végétation, l'eau, les roches translucides et les nomades. Sur les parois de l'écorce externe, les habitations d'un peuple composé uniquement de femmes.
Dès lors, une foule de questions m’assaille ! Pourquoi autant de monde sous terre ? Qu'y a t-il à la surface de Zara ? Où vivent les fannaux ? Et comment diable le peuple composé uniquement de femmes se reproduit-il ?

Un album qui pointe les oppositions entre un monde horizontal, nomade, où l’eau est le fil conducteur… et la verticalité de Zara qui, on l’imagine, oblige ses habitants non seulement à se sédentariser, mais encore à produire de la technique (irrigation des récoltes en mode vertical, constructions en équilibre, clé de voute et divers normes antisismiques, etc.). Une œuvre qui illustre aussi l’opposition (je pèse mes mots) entre homme et femme, reproduction naturelle et reproduction assistée – autrement dit : fertilité-stérilité. En somme, Zara demeure une œuvre majeure de la bd franco-belge.

Titre : La Terre creuse
Auteur : Luc et François Schuiten
Éditeur : Les Humanoïdes Associés
Année de publication : Avril 1985