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16 juillet 2014
Carapaces, Les Terres creuses, Luc et François Schuiten
D'abord parue dans le fanzine La Tête en l'ère, cette chronique a été remaniée.

Une irrésistible envie d'ouvrir le premier album de la trilogie des Terres creuses m’a saisi dès que la couverture s’est retrouvée une nouvelle fois entre mes doigts boudinés de muscles – ah ! comme les sprints à répétitions sur le clavier ont du bon ! Je les ai donc glissés derrière avec appétit, reportant judicieusement le nettoyage de ma bibliothèque à un autre jour.

À première vue, le tome 1 se compose de plusieurs histoires courtes, sans queue ni tête, ni même un fil d’Ariane entre les planches... Belle erreur ! Pour comprendre, reprenons le titre. Carapaces (au pluriel). Une carapace est un revêtement dur et solide qui protège un corps contre une agression extérieure. Mais encore une aptitude particulière pour se mettre à l’abri du chagrin, du souci, de l’ennui, de l’intrusion. Aussi, à l'inverse de la nudité qui, elle, expose, baisse la garde, l'album Carapaces se veut une allégorie de la sécurité.

Le prologue, paru une première fois dans Métal Hurlant n°13 (janvier 1977), dont le titre - Carapaces - se suffit à lui même, illustre bien la nécessité de porter une armure en milieu hostile. Mais aussi l'inconvénient majeur de ne pouvoir se dénuder, embrasser et composer une symphonie sur le dos de sa bien aimée...
Parmi ces histoires explorant le thème du rempart qui capture ad vitam aeternam ou de la cuirasse qui interdit toute débandade, Tailleur de brume est assurément ma préférée. Elle ne va pas sans rappeler les illustrations - signées François Schuiten - des Jardins statuaires, magnifique roman de Jacques Abeille publié deux ans plus tard.

Un recueil donc. Mais pas seulement.

Outre l'allégorie du blindage, un second fil rouge discret, plus mystérieux, fragile en apparence, donne à cet album sa véritable unicité poétique. Et quoi de plus lyrique, merveilleux, que d’attribuer ce fil aux fanelles, un peuple dont le qualificatif rappelle les feuilles mortes planant au grès du souffle tiède de l’automne ?
Fanées.
À l’heure des grandes migrations, les fanelles sillonnent des terres non pas en planant mais en se matérialisant via des fréquences qui le permettent. Aussi, pour plonger en toute sécurité dans un monde endurci, armé, blindé et, finalement, exposé à tous les dangers, il suffit de suivre les seuls êtres de tout l’univers capable de copuler entre deux fréquences de matérialisation.
Un album grandiose, d’une rare qualité esthétique qui explique l’entrée fulgurante de François Schuiten dans le monde de la bd.
Un avant-goût des Cités Obscures, déjà.

Titre : Carapaces, Les Terres creuses
Auteur : Luc et François Schuiten
Éditeur : Les Humanoïdes Associés
Année de publication : Décembre 1989