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06 jillet 2014
L'Annulaire, de Yôko Ogawa

Je connais une petite boutique angevine qui toujours ingurgite tant de bouquins qu'elle n'arrive jamais à les contenir. Aussi, les derniers arrivages trouvent un équilibre incertain sur les deux ou trois tables de bistrot mises à disposition du client par trop sélectif.
Quant aux étagères, elles sont garnies plutôt deux fois qu’une. Du bouquin partout. Rien que du bouquin aligné ou empilé en de véritables gratte-plafonds sur l'un desquels ma main guidait le regard, tête inclinée à gauche toute, pour lire au mieux auteurs et titres.
Puis mon attention se fixa sur l’un d’eux : Yôko Ogawa. Connais pas ! Une prise de judo ? Au dos de L’Annulaire, le titre de l’ouvrage, est inscrit en italique : « Lauréate – tiens ! une meuf ! – du prestigieux prix Akutagawa pour La Grossesse, 1998 ». Franchement, je m’en foutais du prix Akutagawa, c’est la collection qui attira mon regard, Babibel. J’aime bien les Babibel, moi. J’y ai découvert Le valet de Sade, de Nikolaj Frobenius : « Petits mensonges, histoires douteuses. La place de l’église devint le théâtre rêvé de ses mauvais tours. N’ayant jamais été pris, il se mit à aimer l’école. Le monde n’était sans doute pas aussi détestable qu’il l’avait d’abord cru. Et puis il y avait quelque chose qu’il avait justement appris dans la classe de Martin. L’hypocrisie –organisation des choses selon les apparences – est la voie du succès : ceux qui ont l’art de dissimuler leurs forfaits pourront toujours échapper à la sanction des actes les plus criminels. » – formidable non ? Mais aussi Le poète, de Yi Munyôl, une vraie perle : « Le temps passe et tout change. La beauté d’une fleur ne dure pas cent jours. Il n’est pas de visiteurs qu’on accueille avec plaisir dix jours de suite et un changement se produisit dans sa vie de vagabondage. Cette existence d’entretenu qui maintenait tant bien que mal sa dignité en passant d’une connaissance à une autre se dégrada à mesure qu’il fut obligé d’avoir recours deux ou trois fois aux mêmes personnes. ». Pensez donc si j’étais content de tenir entre mon pouce et l’index, L’Annulaire. Je l’ai lu en deux heures. Pas de quoi frimer, il n’a que 95 pages. C’est le genre de récit qui frise la SF tout en étant sobre dans le style (ça coule tout seul). M. Deshimaru, une sorte de taxidermiste de souvenir, prépare, stocke et surveille les « spécimens » au sein d’un ancien foyer de jeunes filles alors transformé en labo. Une réceptionniste y accueille les clients venus taxidermiser une bribe de leur histoire : une mélodie, une cicatrice, quelques champignons microscopiques… Par surcroît, une atmosphère aussi fascinante et poétique que sinistre, malsaine. Un bon livre pour déconnecter ses neurones de la merde cathodique. J’ai une folle envie de découvrir La Grossesse et Hôtel Iris.

Titre : L'Annulaire
Auteur : Yôko Ogawa
Coédition : Actes Sud & Leméac
Collection : Babel
Année de publication : septembre 2000