Nous suivre
14 mai 2015
De Spirou et le fétiche des Marolles à La femme léopard


La femme léopard, Olivier Schwartz et Yann Le Pennetier, Dupuis, Coll. Le Spirou de, 2014.

À l'évidence, les auteurs ont ici renoué avec les codes du colonialisme dont l'éventail va du récit « Au cœur des ténèbres » (Joseph Conrad, 1898) à l'incontournable « Tintin au Congo » (Hergé, 1931), en passant par les séries hollywoodiennes ou celles de la Decla des années 1920 - « Les Araignées » de Fritz Lang, notamment (1).

Publié d'abord dans le magazine Spirou n° 3949 (déc. 2013) sous le titre « Spirou et le fétiche des Marolles », puis successivement renommé « Spirou et la femme-léopard » et désormais « La Femme léopard » alors que dans le même temps, « Le Fétichke du Kongo » devient le nouveau titre pour la luxueuse édition bruxelloise de 80 pages, sans oublier - diantre ! - la version limitée à 1000 exemplaires « Spirou : La femme-léopard » tirés le 02 mai prochain, pour les 40 ans des librairies La Parenthèse de Nancy et les 20 ans des librairies Brüsel (Bruxelles)... Je me dis que le marché des albums revus et corrigés fonctionne plutôt bien. Mais qu'en est-il de son contenu ?

Au sortir de la seconde guerre mondiale, Bruxelles, encore très marquée, laisse traîner sur ses toits des squelettes humains encore vêtus de leurs frusques soldatesques de la Wehrmacht. Mais pas seulement... Sur les toits trottent aussi des gorilles cyclopéens si lourds que leurs pas laissent de profondes traces sur les plaques ondulées. Les teigneux poursuivent une jeune femme costumée d'une peau de léopard, laquelle n'a visiblement pas la trouille du vide. Elle se tient au sommet d'un bâtiment à la manière d'un héros de comics américain. Face à elle, le New Moustic - Notons, ici, l'amusant clin d'œil (2) - l'hôtel dans lequel travaille un Spirou bien désabusé. Bien que distingué pour des faits d'armes, le groom sombre dans le désespoir. Il est incapable d'oublier sa jeune amie Audrey qui, durant la guerre, fut tuée parce que juive. Soudain, un tir de fusil le sort de sa torpeur ! Dans la chambre mansardée du colonel Van Praag, un vieux colon irascible à la gâchette facile, la femme léopard est aux mains avec le furieux locataire...

Bon... Du coup, Yann, le scénariste, s'inscrit fort bien dans la continuité de Cauvin qui n'a cessé de rendre plus adulte le journal Spirou, dès le début des années 80 (3). Le récit en deux tomes qui mènera les personnages de Bruxelles au Congo belge, via Paris, présente des séquences assez amusantes - voire piquantes. Cet Al, « le new manager » du New Moustic venu d'outre-Atlantique, est fort motivé par le new look, lequel, forcément, séduira la nouvelle clientèle, laquelle n'a évidemment pas besoin d'un groom obsolète - Allez zou ! Dehors le groom ! Et que dire de ce Jean-Paul Sartre misogyne qui se fait rabattre le caquet par une femme (noire par-dessus le marché) sous l'œil amusé - voire radieux - d'une Simone pas encore libérée ? De voir ce joyeux microcosme du quartier Latin bousculé par Aniota, la femme léopard, ça frise un tantinet le cynisme délicieux et la moquerie brutale de Franquin. Quand à Schwartz, il croque à merveille un Paris comme un Bruxelles d'après-guerre. Outre les affiches publicitaires d'époque, ce premier volet fourmille de détails que le lecteur avisé ne manquera pas de relever. Mais sous prétexte de clins d'œil ici ou là, cet album est-il vraiment une création ?

Dans Tintin au Congo, Muganga, le sorcier du village, s'évertue à éliminer le reporter aux mollets de coq qu'il perçoit comme un rival. Il fera d'abord croire aux membres de sa tribu que le blondinet leur a volé le fétiche sacré. Puis, plus loin, il se fera passer pour le réputé Aniota, chef des Aniotas, une société secrète qui lutte contre l'impérialisme blanc. Ces derniers ont la fâcheuse manière de s'accoutrer d'un costume léopard et, aux bouts de leurs doigts, fixent des griffes de fer - thème que l'on retrouve dans le cinquième album d'Alix, de Jacques Martin, dont le titre est précisément La Griffe noire (Casterman, 1959). Et n'oublions pas que cette histoire, comme celle du « Groom vert-de-gris », était auparavant destinée à Yves Chaland, créateur de Bob Fish, Adolphus Claar et Freddy Lombard que j'ai jadis découvert dans Métal Hurlant.

Autre ingrédient du monde de Spirou : les voitures américaines. Ici, Schwartz nous présente un modèle cabriolet aux courbes aérodynamiques dont le nom suffit à effrayer tous conducteurs peu motivés à faire des créneaux. La Baleine fait sept mètres de long... Et est l'œuvre de l'ingénieux Paul Arzens, judicieusement dessiné dans son garage, dans lequel il a aussi composé de nouvelles carrosseries, inventé l'œuf électrique... Un bel hommage, moi j'dis.


Modèles exposés au Musée National de l'Automobile de Mulhouse.

Enfin, le fétiche, un objet de culte animiste dont l'adoration d'objets (statuette, icône, talon aiguille, slip kangourou...) se pratique dans un cadre religieux, mystique et/ou fantasmatique. Ces objets incarnent un élément de la nature (feu, arbres, pierres, montagnes, fleuves, animaux, femmes, hommes, gniards...) ou un être fantastique (fantômes, esprits, génies, hobbits, maîtresses d'école...). Le fétiche est donc un instrument de médiation entre le ici-bas et l'au-delà (l'autel dans nos églises relève de cette fonction, mais bien moins pratique à transporter et plus couteux à la confection). Le fétiche à clous (nkisi) est, comme tous fétiches, potentiellement un instrument de guérison, de damnation, mais surtout de compensation. À chaque clou, une demande explicite d'un membre de la tribu. Il résulte donc d'un contrat tacite, un pacte avec l'au-delà et permet au fidèle de se dégager de toutes responsabilités en se soumettant à la volonté d'un Autre supérieur. Devrais essayer, moi, de planter deux trois clous sur une figurine, des fois que l'argent me tomberait dessus par l'opération du Saint-Esprit... Un album si riche en hommages et divers clins d'œil que se pose la question de la créativité dans une continuité. Comment inventer lorsqu'on prend comme support un personnage ou un univers déjà manié - édulcoré ? - par d'autres mains ?

Titre : La femme léopard
Auteur : Schwartz & Yann
Éditeur : Dupuis
Collection : Le Spirou de
Année de publication : Mai 2014

(1) Cf. le Kulturopat n°8, Voyage à METROPOLIS.
(2) Moustic n'a peut-être pas été choisi au hasard. Il faisait parti des noms que le groom aurait pu avoir (le Kulturopat n°9, art. Spirou, un vieux de 76 ans !)
(3) Cf. Kulturopat n°9, art. Quel est votre problème ?