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19 janvier 2014
La Vague (Die Welle)

Un film allemand sur la dictature est toujours saisissant. Surtout en VOST. La Vie des autres, Oscar 2007 du meilleur film étranger, écrit et réalisé par Florian Henckel von Donnersmarck étant bien sûr une référence. En 2008, La Vague, réalisé par Dennis Gansel, en est déjà une autre - quoique déserté (à tort) par le public français.
Un prof de lycée joué par le très talentueux Rainer Wenger, est mis au pied du mur lorsque l'un de ses collègues s'accapare l'anarchie comme thème éducatif. Lui, devra instruire sur l'autocratie. Pas du tout sa tasse de thé ! Or, face à la conviction de ses élèves - Vous dites qu'un tel régime ne pourrait plus voir le jour en Allemagne ? - il décide d'agir sans trop savoir comment. Aussi, il construit plus ou moins à tâtons d'ailleurs, un atelier pédagogique qui, durant une semaine, prendra la forme d'un jeu de rôle grandeur nature. Tout y est. Nom, symbole, bannières, salut, uniforme, règles, discipline, constituent la base d'un parti politique dont l'idéologie ne laissera pas de place à l'autre. Rapidement, la Vague déborde du cadre éducatif. Mais Rainer pourra-t-il contrôler ce mouvement ?

Un film réussi car il démontre, non sans inquiétude parce qu'implacable, les mécanismes totalitaires. Pour se faire, Dennis Gansel s'est judicieusement appuyé sur deux personnes dont, le premier, Todd Strasser, romancier et, ici, scénariste. Son univers : le nazisme, forcément. Mais pas seulement. Le racket et l'humiliation scolaire, les sdf, la sexualité sont autant de thèmes qu'il soulève dans ses romans Jeunesse. Pour les plus geek d'entres-vous, Todd Strasser a aussi enrichi l'univers de Star Wars avec Star Wars, épisode I, Journal : Anakin Skywalker, Pocket junior, 1999.
Le second, Ron Jones, prof d'histoire au lycée Cubberley de Palo Alto (Californie), a, quant à lui, réellement mis en place cet atelier. Bon... Pour les novices, l'école de Palo Alto produit un courant de pensée relativement influent en science de l'éducation comme de l'information et de la communication. Son influence majeure : la cybernétique. N'allez pas croire qu'il s'agit de construire du cyborg ou du simulacre K. Dickien à tout va ! La cybernétique ne considère pas l'apprenant comme un individu isolé sur lequel tout repose, mais plutôt comme une personne en interaction avec un environnement socioculturel type, lequel maintient son fonctionnement homéostatique. Autrement dit : pour changer l'individu, le prof, l'instit, le psychologue, etc., doivent passer d'une explication centrée sur l'individu à une explication systémique. D'où la priorité donnée aux ateliers. Voilà pourquoi l'école de Palo Alto est encore à l'origine de la thérapie familiale et de la thérapie brève comme la PNL.
Aussi, Ron Jones disé-je, décide de démontrer qu'une dictature aux États-Unies peut encore voir le jour. Il met en place, en 1967, un atelier nommé « la Troisième Vague ».


Ron Jones, 04/03/2009, Paris.

Et l'expérience prit une ampleur inattendue

Lors de sa sortie en salle, le 04 mars 2009 à Paris (soit un an après la sortie officielle en Allemagne), Ron Jones nous a signifié que la pédagogie, avant tout, se pratique. À l'image de la musique, l'improvisation - la marge de manœuvre diront certains - offre la possibilité de prendre des risques : « C'est aller là où personne n'a jamais été en laissant ouvert tous les possibles ». En bricolant une leçon au pied levé (après avoir pensé qu'une victoire reste possible, pour l'équipe de basket ball du collège dans lequel il enseigne, grâce à un jeu vraiment collectif) il avait écrit le premier jour, comme ça, sur le tableau noir, « La force par la communauté ».
Également venue d'une improvisation, cette idée de nom fédérateur : la Vague, en référence à la troisième qui, selon les surfeurs, est la plus grosse de toutes.
Dès le 2ème jour, « nous étions, dit-il, armés d'un salut, d'une carte de membre dont certaines avaient une croix rouge », celle-ci indiquait à celui ou celle qui la possédait, qu'il ou elle devait dénoncer les mauvais agissements de leurs camarades de classe. Les plus brillantes élèves furent rapidement dénoncées et deux gardes de la Vague devaient les accompagner partout. Habituellement brillantes, durant l'expérience, elles ne l'étaient plus, constata-t-il. « Au 3ème jour, le leadership a été pris par la grande majorité des élèves moyens ».
Le dernier jour : une assemblée de 300 élèves, en uniformes, séparés par une allée centrale. Salut, suivit des slogans de La Vague et voilà le jeune prof qui leur présente Adolf Hitler comme leader. Puis projection de la Shoah... Il releva un mélange de sentiments divers et de confusion (trahison, le prof nous ment, il nous emmène dans une expérience malsaine, terrible...) L'expérience s'est-elle réellement arrêtée-là pour autant ?

Une femme a été, comme le montre le film, la source d'une rébellion. « On pensait qu'il s'agissait d'un groupe plus important qui s'appelait les casseurs » dû, nous livre-t-il, aux inscriptions dans les couloirs - « Les casseurs ont stoppé La Vague ! » Or ,cette jeune femme avait seulement entrainé son père. Tous deux s'étaient infiltrés dans l'école et avaient peint des anges sur les croix gammées du plafond. Voilà comment La Vague a pris fin.

Nous sommes le problème.

Suite au film, Ron Jones a réagi sur l'épilogue dont je ne vous parlerai pas. Et pour cause, il s'écarte de la réalité avec ce panache que seule une fiction peut créer. Notons-là, la performance extraordinaire de Frederick Lau, depuis amplement saluée par de multiples prix pour son second rôle.
Que signifie la fin inattendue de ce film ? Selon Ron, veut-elle démontrer que le prof est le problème ? Que la dictateur est le problème ? Que le Führer est le problème ? Si Hitler n'avait pas existé, tout aurait été évité ? Non. « Nous sommes le problème. Nous sommes tous capables de cela. Nous pouvons être des monstres. » D'ailleurs, lors de l'expérience sociologique, lui-même avait adoré sentir le pouvoir et l'admiration que ses élèves lui portaient : « Ils m'adulaient ! ». Nul doute qu'il fut pris au piège par sa pratique.
40 ans après, Ron Jones en tire une leçon essentielle : Comment différencier le Bien du Mal ? Le Bien, c'est la confusion, croire en soi-même, aux autres aussi. Le Mal, c'est l'ordre, la maîtrise, le contrôle dicté par le plaisir tragique, effrayant, qu'offrent le pouvoir, la domination, l'emprise sur les autres.
Quant aux élèves, là où certains sont devenus des radicaux, nombre d'entres-eux refusent d'appartenir à un groupe. Aucune association de parents d'élèves, d'enseignants, aucun club ni parti politique. Certains ont même gardé leurs cartes de membre durant 40 ans... C'est dire si le formatage formate.

Titre : Die Welle
Réalisation : Dennis Gansel
Scénario : Dennis Gansel, Todd Strasser, Peter Thorwarth
Durée : 108 mn.
Année de sortie : 2008