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28 décembre 2013
Le jardin atomique

Comment ne pas partager cet article trouvé dans le n°8 d'Atomos, édité dans la collection Comics Pocket par Arédit/Artima, trouvé, là encore, sur l'étalage d'un bouquiniste piriacais ? Nous sommes en août 1970, dans la maison de Muriel Howorth, une « femme de science et d'intérieur » adepte du compteur Geiger. Celle-ci fait part à l'auteur de cet article, des bienfaits de l'irradiation des plantes aux rayons X. Là-bas, comme partout ailleurs sur la terre, l'horizon de l'an 2000 se profilait, faisant l'objet d'un certain engouement au point de frapper, de cogner le génome avec un marteau à défaut de le trancher, comme aujourd'hui, avec un scalpel.
Puisque le texte ci-dessous reprend l'orthographe en vigueur dans les années 70, des indices invitent le lecteur à saisir au mieux la pensée d'alors - tel le mot radio-actif qui n'était pas entré dans le langage courant et s'écrivait avec un tiret. Puis le gène écrit gêne entre guillemets... quel embarras ! Comme si le sujet soulevé ici était une bombe à retardement en matière de santé publique. D'où l'énorme lapsus de l'auteur : Tout ce que les radiations avaient fait, c'était de bombarder les gens. Nous avons à peine rectifié, tellement c'est drôle.

« Dans le monde entier, des enthousiastes aident à résoudre le problème de l'insuffisance de nourriture en faisant des recherches atomiques...
Au cours des dernières années, les recherches pour l'amélioration des plantes productives de nourriture ont été dramatiquement poussées de l'avant par l'emploi de techniques radio-actives. Mais la grande partie de ces recherches sont maintenant faites par des jardiniers amateurs qui ont consenti à planter des semences atomiques...
« Bien sûr, quelques-uns qui me rendent visite sont convaincus que je suis radio-active. Mais on s'y habitue vite. L'ennui est que tant de gens soient si ignorants pour ce qui concerne les choses de l'estomac. »
Muriel Howorth, une sexagénaire alerte et sémillante, me parlait ainsi dans la pièce de devant de sa maison tranquille au bord de mer. Un compteur geiger était à côté de nous, et des pots de plantes étranges encombraient les lieux.
Il y a dix ans que Muriel Howorth, femme de science et femme d'intérieur, a déclenché un mouvement pour promouvoir les usages pacifiques de l'atome en mettant au point un système de jardinage atomique.
Elle invita ceux des jardiniers du monde entier, que le problème intéressait, à procéder à des expériences sur des plants irradiés. Aujourd'hui, des « jardiniers au compteur geiger » travaillent de Formose à la Finlande et de l'Australie à l'Amérique. Ils produisent des super-plantes qui pourront, un jour être la solution à beaucoup de problèmes de nourriture dans le monde.

DES RÉSULTATS RAPIDES

Les premières recherches furent entreprises en 1927 par deux Américains, expliqua Muriel Howorth. Ils ont exposé les plantes aux rayons X, et découvrirent que différentes espèces pouvaient être produites. Plus tard, des savants suédois commencèrent d'utiliser le cobalt 60 et d'autres substances radio-actives.
A la base de ces expériences il y avait le fait que la manière dont ces plantes poussaient était déterminée par une trame faite de « gênes » à l'intérieur de chaque cellule.
Mais cette trame peut-être transformée par des radiations qui modifient les gènes, et qui produisent ainsi de nouvelles plantes aux propriétés améliorées.
Par exemple, le docteur Ralph Singleton, botaniste new-yorkais, a déterminé, grâce à l'atome, un type d'avoine résistant à la maladie du « charbon » des céréales.

DES SEMENCES SANS DANGER

Dans une autre expérience, au Collège de l'État de Caroline du Nord, 60 000 plants de cacahuètes furent exposés aux radiations, et devinrent prolifiques et résistants aux maladies.
Muriel Howorth fut fascinée par le rapport des Américains, et écrivit pour obtenir plus de détails. On lui expliqua que les semences avaient été irradiées par 18 500 unités de Rayons X Roentgen - 500 suffisent pour tuer un homme - et qu'après le traitement, elles étaient parfaitement sans danger à manipuler, et même comestibles !
Tout ce que les radiations avaient fait, c'était de bombarder les gens [gènes]. En plus de l'information technique, Muriel reçut 4 livres de cacahuètes ainsi bombardées...
Elle en fit griller une bonne partie, les sala et les mangea, et « elles étaient vraiment très bonnes » ajouta-t-elle. Elle décida d'en planter quelques-unes et d'observer ce qui se passerait... En quelques semaines, elles avaient poussé de 60 cm. !

TRAVAIL DE ROUTINE

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La presse du monde entier commença de s'intéresser à cette première plante « atomique » cultivée en Grande Bretagne.
Elle reçut bientôt des lettres de jardiniers amateurs désireux de faire pousser leur propre récolte « atomique », et la « Société de Jardinage Atomique » naquit.
Muriel avait compris que c'était une branche de la recherche nucléaire à laquelle n'importe quel enthousiaste pouvait collaborer d'une manière valable. Le travail était surtout un travail de routine : planter les semences et noter soigneusement les étapes de leur croissance ou toutes les métamorphoses qui pouvaient se produire.
Pour chaque espèce créée avec succès, il y avait plus d'un milliers d'échecs.
Aujourd'hui, les membres de sa société sont approvisionnés en plants irradiés par l'un des plus grands laboratoires de recherche atomique.

DES RAPPORTS RÉGULIERS...

Elles sont parfaitement inoffensives, leurs radiations ayant été vérifiées avec un compteur geiger avant d'être envoyées.
Quelles sont les qualités requises par les jardiniers atomiques, pour faire un travail couronné de succès ?
Tout d'abord, la patience, dit Muriel Howorth. Quelques-unes des semences fournies ne vont même pas germer ; d'autres vont le faire d'une manière totalement inattendue.
Ensuite, un soin méticuleux dans la manière de faire les rapports. Chaque étape du développement doit être notée sur les cartes de progression fournies dans ce but.
La tâche des jardiniers atomiques de Muriel Howorth a été résumée par un chercheur : « S'il y a 10 millions de manières de faire quelque chose, il n'y en a probablement que 10 qui mèneront au succès. Notre travail est d'en éliminer 9 999 990 et de trouver ces dix-là. »

TOUT EST NOTÉ

Les plantes atomiques se cultivent aussi facilement à l'intérieur qu'au dehors. Il est important de faire un contrôle en les mélangeant à des plantes normales.
Ces contrôles sont faits à partir de semences qui n'ont pas reçu de traitement, et qui constituent une référence lorsqu'on note une métamorphose.
Comme Muriel Howorth ne peut faire pousser qu'une petite quantité de plantes chez elle, elle reste en contact permanent avec les membres de sa société, aux quatre coins du monde. Et sa maison d'Eastbourne, dans le Sussex, est une boîte aux lettres où s'amoncellent les rapports et les demandes d'aide ou de conseils.
L'intérêt que les jardiniers ordinaires prennent au travail est réellement sensationnel, ajoute cette femme remarquable, qui a travaillé pendant la guerre avec les pionniers de l'atome, et a ainsi aidé au développement des armes secrètes.
Les efforts du profane ne seront peut-être qu'un simple grain de sable sur la plage. Mais si nous pouvons réussir à faire pousser deux touffes d'herbes où il n'en poussait qu'une auparavant, nous serons plus que satisfaits !
»


Le jardin des délices, Hieronymus Bosch (1450-1516),
huile sur panneau, 220 x 97 cm, Musée du Prado.