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20 août 2013
Les Templiers sont parmi nous, Gérard de Sède


Les templiers sont parmi nous, Gérard de Sède, Julliard, J'ai lu,
Coll. L'Aventure mystérieuse, 1962.

« Idée folle. Seul en effet le folklore a paré ce château de prestiges. Une légende vieille comme le temps rapporte qu'un jour la Reine Blanche, assiégée dans Gisors, rompit le cercle de ses assaillants et se réfugia dans le château voisin de Neaufles ; on cerna celui-ci toute la nuit ; mais au matin, quand on y entra, la reine avait mystérieusement disparue ; bientôt, plus mystérieusement encore, elle resurgit à Gisors sur les arrières de ses ennemis qu'elle met en fuite : c'est qu'il y avait un souterrain reliant les châteaux(...). La légende ajoute que ce souterrain, bouché depuis longtemps, renferme un trésor protégé par les grilles de fer hermétiquement closes ; il n'y a qu'un moment dans l'année où l'on puisse songer à s'en emparer : c'est la veille de Noël, au cours de la messe de minuit, à l'instant précis où le prêtre lit la généalogie du Christ : c'est alors que les grilles s'ouvrent, mais pour se refermer aussitôt après. »

Roger Lhomoy, une taupe ?

Second tome de la collection L'Aventure mystérieuse créé en 1962 par les Éditions J'ai lu, dans lequel Gérard de Sède se consacre à l'énigme de Gisors (Eure, 27), laquelle, comme il l'écrit si bien, relève d'une idée folle.
Alors que l'auteur s'était retiré de la vie journalistique pour se réfugier dans les travaux de ferme - ou n'était-ce pas plutôt par souci d'accorder ses actes à sa parole (1) - il se voit soudain apostrophé par un vieil homme voulant lui offrir ses services. D'allure miséreuse, la curiosité de Gérard de Sède l'emporta sur une quelconque empathie : il l'embaucha.

Roger Lhomoy est du genre rustre, sans penchant aucun pour l'abstraction. Mais quelle ne fut pas la stupéfaction de Gérard de Sède lorsqu'un jour, il lui récita - en latin - une formule d'exorcisme parce qu'il avait du mal à maîtriser sa peur des cochons ! Gérard le lui ayant fait remarqué, Lhomoy lui avait alors répondu que ces bêtes étaient peut-être des démons et que, lui, Lhomoy, ne serait pas en peine pour les chasser. Pour preuve, il récita ce qu'il avait jadis appris. Car Lhomoy, avant d'être une taupe, avait été ecclésiastique.

Durant une année entière, Gérard de Sède lui arrache les vers du nez pour le connaître davantage. Il apprend qu'il s'était arrangé pour renoncer à la prêtrise sans causer un seul scandale : il a laissé s'écouler un délai convenable avant de convoler en justes noces. Puis il multipliera les démarches auprès de la municipalité de Gisors pour obtenir l'emploi qu'il convoite depuis longtemps. Il l'obtiendra au bout de plusieurs années. En 1929, le voilà gardien, guide et jardinier du château de Gisors.
Pendant trois ans, nuit après nuit, « muni seulement d'une pelle, d'une pioche, d'une baladeuse électrique, d'un treuil assez vieux et d'un panier d'osier qui lui sert à évacuer terre et gravats, il se rend au donjon et creuse, clandestinement. » Il débouche le puits qui, jadis, avait été bouché jusqu'à la margelle. Il s'enfonce de dix mètres sous terre. Puis vingt. Puis trente. Quand, dans une excavation latérale, la roche s'éboule, lui brisant une jambe. Roger rassemble alors ses dernières forces, il se hisse, agrippé à sa corde, jusqu'en haut.
Tout juste rétabli, le bougre se remet à la tâche quinze mètre plus loin. Toujours de nuit, avec le même matériel sommaire. Et parallèle au puits, il creuse un trou en forme d'entonnoir de 16 mètres de profondeur. Nous sommes en 1944, le vacarme du débarquement ne l'empêche pas de saper à l'horizontal, vers l'excavation du puits où il faillit trouver la mort. Au bout de l'effrayant boyau qui l'oblige à évacuer la terre à reculons, à la « ramener à la base du puits vertical, puis [à la] hisser seize mètres plus haut », Roger... ne trouve rien.

En mars 1946, il prolonge la sape d'une galerie verticale - un tantinet obstiné, le mec. Un boyau si étroit qu'il est dans l'obligation de creuser à la barre à mine et de remonter à la surface plusieurs fois par nuit pour reprendre son souffle. Quand un beau soir, à la cote -21 m... « Ce que j'ai vu à ce moment-là, je ne l'oublierai jamais (...) Je suis dans une chapelle romane en pierre de Louveciennes, longue de 30 m., large de 9, haute d'environ 4 m. 50 à la clef de voûte. (...) à ma gauche (...), il y a l'autel, en pierre, (...). À ma droite, tout le reste du bâtiment. Sur les murs, à mi-hauteur, (...) les statues du Christ et des douze apôtres, grandeur nature. Le long du murs posés sur le sol, des sarcophages de pierre de 2 m. de long et de 60 cm. de large : il y en a 19. Et dans la nef, (...) 30 coffres en métal précieux, rangés par colonnes de dix. »

Deux hypothèses viennent aussitôt à l'esprit du Kulturopat : soit Lhomoy, suite à une syncope qu'il aurait fait au fond de son trou, a rêvé tout cela et il y croit fermement ; soit il n'invente rien, la chapelle existe. Dans tous les cas, il est à la fois possible de clore le dossier rapidement (suffit de descendre) et de conclure que Lhomoy n'est pas une taupe (suffit de lui faire un test oculaire).

La galerie existe-t-elle ?

Gérard de Sède, pas encore connu pour avoir popularisé le mythe de l'abbé Saunière, tient d'abord ce récit de la bouche même de la taupe. Puis d'un témoin oculaire, Mr Emile Beyne, ancien officier du génie, lequel lui a faire part sans fausse pudeur, de sa frayeur qu' « il avait éprouvé en se faufilant dans ce labyrinthe ».
Donc, Mr Beyne s'est faufilé dans un labyrinthe. Et non dans une seule galerie.
D'ailleurs, de Sède le stipule dans le dernier chapitre (2) : « comme nous l'avons vérifié nous-mêmes en descendant dans ses galeries ». Aussi, sommes-nous portés à croire que Lhomoy n'agit pas - contrairement à ce que prétend l'auteur - « en froid calculateur » ; il n'a pas de plan mûrement réfléchi puisqu'il a creusé, çà et là, sous la motte féodale qui soutient le donjon, le mettant même en péril.
Oui, Lhomoy les a creusés, ses trous. Mais est-il une taupe pour autant ?

Et le trésor des Templiers s'y trouve-t-il ?

Après qu'il ait rendu compte de sa trouvaille à la mairie de Gisors, une délégation l'accompagne au pas de charge jusqu'au donjon. Une fois sur les lieux, la taupe lui explique les moyens employés, les mille nuits blanches à creuser et la crypte découverte. Un officiel se détache alors du groupe, désigne de la main le gouffre devant lui en disant : « Je vous présente l'œuvre d'un fou. »

Plusieurs semaines plus tard, le premier à oser l'aventure sera le propre frère de Roger, Marcel (conseiller municipal d'une ville située en banlieue parisienne - ce qui, du reste, ne lui donne pas plus de crédit que ça). Arrivé à la cote - 13 m., il y renoncera - rapport au trop grand risque déboulement (n'est pas taupe qui veut).
Le second est cet Émile Beyne que nous venons de parler plus haut. Devenu commandant des sapeurs-pompiers de Gisors, il parviendra au fond du premier puits vertical et ira même au bout des 9 m. la sape horizontale. Mais les 4 derniers mètres du second puits lui paraitront suicidaire. Il remontra, non sans jeter des pierres dont l'impact attendu raisonna sur « quelque chose ».
Aussi, Lhomoy s'en retourne à la mairie, laquelle a depuis changé de tenanciers. « Qui vous a permis de creuser ? Vous vous êtes rendu coupable de dégradation de monument (...). » Voilà notre taupe sur le pavé et sa femme, partie avec les enfants. N'aurait-il pas mieux fait, la nuit venue, de saper sa femme ? Ce qui ne répond pas du tout à la question initiale : Et le trésor des Templiers, s'y trouve-t-il ?

À taupe errante, sphinx et rat prennent place

De Sède, renouant avec un exercice qu'il apprécie, écrit un article sur le trésor caché de Gisors (3) avec, en prime, un plan de ladite chapelle conçu sur les dires de la taupe. Les choses allaient, à en croire l'auteur, en rester là, jusqu'à ce qu'un curieux coup de fil l'invita à davantage de prudence... Il est des affaires comme celle-ci qui ne s'accommodent pas de publicité. Aussi, le sphinx - personne que l'auteur appellera ainsi afin de taire sa véritable identité (4) - l'invita chez lui.
La bestiole était fort intriguée par le plan car, d'un tiroir, il en sortit un vieux papier qui - vous le devinez déjà - présentait un plan quasi identique à celui de l'article. « Les documents joints à ce plan assurent qu'il désigne un lieu où furent mis à l'abris, au XVe s., les plus importants secrets de l'Ordre du Temple. » (pp. 38-39). Aussi, de Sède cède rapidement à la tentation et se fait rat de bibliothèque.

De l'histoire de l'Ordre du Temple

À défaut de preuves suffisantes qui trancheraient en faveur de la taupe, le rat engage désormais le lecteur à parcourir l'histoire des Templiers. De ces 150 pages, un agréable arrière-goût demeure en bouche. Il est question d'habiletés économiques (création des premières banques), d'intrigues politiques et de raisonnements portés non pas par la démarche scientifique qui, à l'époque, n'existait pas (la terre était plate !), mais par ce qui la précédaient : les doctrines religieuses et ésotériques. Passionnant ! Surtout pour appréhender la pensée médiévale. Car, celle-ci n'avait foutre rien à voir avec les chansons de geste. Il est tend d'envisager les croisades comme « une répétition générale des entreprises coloniales du XIXe s. » (5).
En effet, des problèmes analogues se sont posés : conquêtes militaires, établissement économique, coexistence avec les autochtones, lesquels ne tarderont pas à contester le pouvoir colonial. À la grande différence du colonialisme du XIXe s., les croisés, par vagues successives, affrontèrent un Islam à son apogée de puissance et de culture. Surtout de culture : l'algèbre d'Al-Khwarismi, la médecine d'Avicenne, le Kitab-al-Fihrist d'Ibn al-Nadim, les poèmes d'Omar Khayyam, les commentaires d'Averroès sur Aristote... Ce haut degré de cette civilisation suffit à expliquer l'échec manifeste des croisades ET un succès sans précédent sur les échanges culturels de ces deux mondes dont la moins avancée en était la plus perméable - à savoir, l'occident.
Cette équation politique, les Templiers l'avaient comprise. Après avoir bataillé ferme, ils jouèrent de préférence la carte diplomatique d'autant plus que le royaume chrétien de Jérusalem venait d'être fondé. Mieux valait une paix certes, armée, plutôt qu'un épuisant baroud. Ils créèrent même le corps des Turcopoles, archers montés dont subalternes et officiers étaient sarrasins - ce qui ne manquait pas de rendre plus facile l'espionnage du camp adverses. Carte diplomatique donc, qui n'était pas comprise par les vagues successives des nouveaux croisés.

Et le trésor des Templiers alors ?

L'Ordre du Temple, à bien y réfléchir, s'était solidement implanté dans toute l'Europe, de l'Angleterre à l'Hongrie ; un ordre religieux aux allures d'une véritable entreprise Internationale dont sa politique orientale n'a pas été sans conséquences.
La première est bien sûr politique. Quant à la seconde... laissons de Sède nous le dire avec justesse : « La terre où débarquèrent les premiers croisés était par excellence le carrefour des races et des croyances les plus diverses. La surface corrigée du Proche et du Moyen-Orient n'est pas bien grande : entre les riches vallées de l'Euphrate et du Nil, ce n'est partout qu'aridité ; mais, comme le vent du désert, l'esprit souffle où il veut et ce petit morceau de planète s'était montré plus qu'aucun autre hospitalier envers les dieux. C'est là que, de siècle en siècle, les hommes avaient poursuivi la tâche et la chimère des constructeurs de Babel dans l'espoir d'atteindre un jour ce coin de ciel et de lui arracher son voile (...). »
Là où les croisés d'aujourd'hui pillent pétrole, cuivre, uranium, argent, or, yttrium... ceux de jadis ont rapporté d'Orient la géométrie, l'astronomie, les mathématiques, la médecine. Qu'en ont-ils fait ? Une toison d'or gisant à... Gisors ?

Pourquoi lire ce livre ?

Dès la sortie de ce bouquin, en 1962, ce sont des palanquées entières de radiesthésistes, de médiums, de sourciers qui débarquèrent au château. Malgré trois années de fouilles archéologiques infructueuses, en 1964, la pression populaire est telle que le Ministre de la Culture d'alors, André Malraux, y envoie besogner le 5ème génie militaire de Rouen. Dès lors, les détracteurs opposèrent l'argument du complot. Pourquoi avoir envoyé la grande muette si ce n'est pour cacher au monde la vérité ? Tous auraient pu répondre : Pourquoi l'armée ? Parce que les archéologues n'ont rien trouvé, pardi ! Et que vous, les médias et les mystiques, persistez dans un délire.
Pourquoi lire (et, de fait, avoir chroniquer) ce livre, alors ?
Parce que les arguments rationnels et ésotériques ont obligé un ministre de la Culture à dépêcher l'armée pour calmer les esprits. Ce qui, vous le conviendrez, n'est vraiment pas donné à tout écrivain.
Quant au trésor des Templiers, vous connaissez la réponse : les archéologues n'ont rien trouvé. Oui, nous savons... l'esprit humain n'aime pas le vide.

Titre : Les Templiers sont parmi nous
Auteur : Gérard de Sède
Éditeur : J'ai lu
Collection : L'Aventure Mystérieuse
Année de publication : 2ème trimestre 1971

(1) Gérard de Sède, pseudonyme de Géraud Marie de Sède, baron de Lieoux, membre du groupe surréaliste qui, pour maintenir ce mouvement littéraire durant la seconde guerre mondiale, publiait clandestinement, de 1941 à 1944, La Main à Plume, ainsi nommée d'après une phrase d'Arthur Rimbaud tirée du recueil de poèmes Une saison en enfer (1873) : « La main à plume vaut la main à charrue ».
(2) Et maintenant, voici les preuves, Les Templiers sont parmis nous, op. cit., p. 270.
(3) Un magazine, semble-t-il, dont le titre nous échappe.
(4) Sphinx, du sanskrit sthag, du pali thak : dissimulé. Ou de l'ancien égyptien shesepankh : statue vivante.
(5) Op. cit., chap. L'épée et l'échiquier, pp. 57-62.