Nous suivre
22 juillet 2013
Préhistoire, Jean Rouaud, Gallimard, Coll. Folio 2€

Trois chapitres suffisent à nouer le sort de l'homos sapiens sapiens.
Le paléo-circus sur lequel toutes espèces montent un temps sur scène, les unes succédant aux autres - non sans interludes communs, histoire de copier un brin de culture pratiqué par ceux qui n'auront pas la chance de poursuivre un bout de chemin. Certes, d'impensables transformations physiques les caractérisent, mais jamais il n'a été question de manipulations génétiques. De Lucy à sapiens sapiens, c'est rien que du bio ! M'est avis que ça va pas durer...
Un des maillons de cette chaîne : le néanderthalien. Bien que doté d'un bourrelet disgracieux au niveau des arcades sourcilières, ils « inventèrent délicatement le chagrin ». Un fait avéré permet d'avancer cette hypothèse poétique : ce maillon-là a été le premier à enterrer ses morts. Et l'auteur de poursuivre : « Trop sensible pour survivre, peut-être. », rivant le clou à l'absurde conclusion actuelle : « les grosses têtes auraient disparu en raison de leur esprit gourd ou de leur manque de sens artistique. » Certes, pas facile d'admirer son dessin effectué sur le plafond d'une grotte sans recul, avec une pareille casquette sur les yeux. Je vous parle même pas de l'angle mort au combat... Tous les coups portés d'en haut, il ne les voyait pas venir. Non, franchement, l'avenir le porte vers une arcade décalottée.

Ainsi arrivons-nous aux sapiens sapiens fort portés sur l'art, parait-il. Sur le théâtre en particulier - là, n'en doutons pas.

Le clan des décalottés du sourcil sont des pragmatiques, car des chasseurs. Dès lors, pas besoin de faire un dessin pour établir le lien entre leurs fonctions propres et les impératifs de survie dudit clan. Ils sont applaudis lorsqu'ils rentrent au camp croulant sous les carcasses à découper. « On s'extasie, on applaudit, on demande aux héros du jour de raconter. »
Et l'un d'eux raconte. Peut-être pas le plus habile à la chasse, mais pour soulever l'assemblée, il n'a pas son pareil. De toute manière, pour rapporter l'épisode, il faut avant tout regarder. Aussi part-il avec eux sans chasser vraiment ; juste pour regarder. Un reporter avant l'heure. Il racontera. Il racontera, dès lors qu'il élèvera en héro le chasseur. De la basse courtisanerie ? Bah ! Il trouve sa place au sein du groupe avec les armes qu'il possède. Lui, c'est le verbe.

Quant au vieux, là-bas, il ne fait pas de bruit. Bien beau que tous le tolèrent, lui, la bouche inutile... Certes, de temps à autre il s'en prend une - voire deux - le cantonnant à la fonction bien connue de souffre-douleur. Alors il se tait, vouté sur lui-même et, avec son doigt, dessine dans le sable ce qu'il entend. Les prémisses de Lascaux, déjà.
S'enchaîne le second chapitre judicieusement intitulé : La caverne fantôme.

De suite logique en suite logique, Jean Rouand peint une fresque préhistorico-poétique dont la limite découle de l'exercice même : le hasard n'a que peu de place dans l'évolution. La déduction de l'adaptation tend à s'imposer au détriment de la bonne fortune. Un texte fort, intelligent, écrit d'une plume de conteur, magnifiquement vivante. Un livre à lire - bien qu'en ressorte de cet exercice, un brin de ce darwinisme prétentieux.

Titre : Préhistoire
Auteur : Jean Rouaud
Éditeur : Gallimard
Collection : Folio 2€
Année de publication : Décembre 2011