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03 mai 2013
Haggarth, le guerrier à la quête inachevée

Incroyable que cette œuvre fondamentale de l’héroic fantasy n’ait jamais été publiée sous forme d’album ! Elle compte pourtant quatre tomes, dont les deux premiers seulement ont été diffusés dans la célèbre revue À suivre, de 1978 à 1979. 35 ans après, c'est chose faite. Enfin. Bienvenue que cette présente édition donc, car, faute d’accord entre Victor de la Fuente (1927-2010) et Casterman, la suite des aventures d’Haggarth n’a jamais pu être publiée en France.

Dès le premier opus – Le crâne aux trois serpentsVictor de la Fuente plante à la fois un contexte politique non dénué de sens et un prologue tout aussi dramatique que poétique.
Des guerriers Tuna, emmenés par Haggarth, pénètrent le pays voisin et se dirigent vers un monastère afin de s’emparer d’une relique : le fameux crâne aux trois serpents. Ce dernier étant le symbole de l’unité d’un peuple dont on ne sait le nom, l'objectif de l'action devient claire aux yeux du lecteur : affaiblir l'ennemi en jouant la carte de la désunion politique et, le cas échéant, lui déclarer la guerre.
Or, sur place, la riposte ne tarde pas. De nombreux paysans et bucherons tombent. De même qu’Haggarth et la plupart de ses hommes. Toutefois, un seul d’entre eux réussit à prendre la fuite avec, dans sa musette, la relique.
Parmi les défenseurs, il en est un qui, à la suite d’un coup de sabre malheureux, devient aveugle. Il est alors secouru par un passant, Matu de Mossa, « le colporteur qui n’a rien à vendre ». Puis, parmis les corps qui jonchent le sol, il repère également Haggarth, lequel respire encore. Il le charge dans sa roulotte de fortune et les mène tous deux chez Arnia, une sorcière « vieille comme l’éternité ».
Arrivé à sa demeure, le Tuna trépasse. Dès lors, pourquoi ne pas lui faire la proposition alléchante de recouvrer la vue en prenant possession de la tête du Tuna mort ? Car Arnia le peut... Mais non sans contrepartie. Celle de vivre dans un monde de contraction et d’angoisse - car l’esprit du bucheron, à coexister avec celui d’Haggarth, ne trouvera jamais le repos. Au moins se dotera-t-il enfin d’un nom ! Car, à l’instar de celui de son clan comme de son peuple, le lecteur ne le connait toujours pas non plus, son nom.
Une quête d’identité plus qu’une lutte contre une schizophrénie grandissante mènera Haggarth Vers d’autres contrées. Celles du dernier opus inachevé de la saga – ce qui est le comble pour quelqu’un qui se cherche. Entre rencontres inopinées, destins croisés et libre arbitre, Haggarth, déraciné depuis qu’il a recouvré la vue (comment aurait-il pu rentrer chez lui avec la tête d’un autre ?) n’a d’autre choix que d’errer sur les chemins qui, fort heureusement pour lui, le pousse à lutter contre les tyrans. Avoir un but occupe l’esprit, le recentre plus qu’il ne le disperse.

Haggarth n’est pas le premier héros errant et solitaire de Victor de la Fuente. En 1971, quatorze épisodes des aventures de Haxtur, un guerrier à l’épée condamné à errer à travers le temps et l’espace, avaient déjà été publiés dans la revue Trinca et, dès 1973, ils ont été réunis en deux recueils chez Dargaud : Les Peuples de la nuit et Le Pays des maléfices.
Puis, sur un registre fantastico-post-apo, arrive chez Hachette : Mathaï-Dor (1974). Deux albums là encore : La nuit des temps et La capture du feu.
C’est donc un auteur particulièrement rodé aux codes de l’héroic fantasy naissante que les Éditions Casterman contactent, en 1977, afin de l’inclure à une équipe exceptionnelle (Tardi, Hugo Pratt, les frères Schuiten, Bourgeon...) de la toute nouvelle revue À suivre. Dès lors, n’hésitons pas à prendre cette publication inédite pour un hommage rendu à l’œuvre inachevée de Victor de la Fuente, ce grand adepte du réalisme forcené, très attaché au noir et blanc dont les contrastes soutiennent, gratifient même, la narration comme le spectacle graphique.

Titre : Haggarth
Auteur : Victor de la Fuente
Éditeur : Casterman
Année de publication : Janvier 2013