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09 mars 2013
Le sermon de la chute de Rome, Jérôme Ferrari

Du retour au village, en février 1919, du père de Marcel Antonetti – lequel, dès le début de la guerre, a été fait prisonnier dans les Ardennes – ou (autre fait) de la disparition volontaire d’Ayet, la gérante du seul bar du même village, obligeant ainsi Marie-Angèle Susini, la propriétaire, à servir une « bande d’ivrognes et une bande d’enculés » qui revenait à peine de la chasse, lequel de ces deux évènements est le plus primordial ? Si le premier questionne Marcel au point de s’attarder sur une photographie prise durant l’été 1918 et sur laquelle posent ses cinq frères et sœurs au côté de leur mère qui, de fait, n’était pas encore la sienne ; le second n’en marque pas moins le début d’un nouveau cycle, d’une nouvelle existence. À peine l‘offre de gérance rendue publique, se pointa un homme ivre d’ambition, relevant évidemment tout « le potentiel commercial du bar » et, rapidement, entreprendra des travaux au frais de la princesse Susini, laquelle n’en est pas une, évidemment.
En écho au titre du premier chapitre : « Peut-être Rome n’a-t-elle pas péri si les Romains ne périssent pas », Marcel Antonetti, parce que son père a survécu à la première guerre mondiale, a pu voir le jour et, pour son malheur, peut-être…, engendrer Jacques. Pourquoi écrire pour son malheur ? Son épouse, en lui offrant la vie de son fils, décède en couche. Aussi décrète-t-il de ne pouvoir s’en occuper et le place chez sa sœur Jeanne-Marie, laquelle concède bien évidemment et l’élèvera avec sa fille Claudie.

Du décès de l’épouse de Marcel Antonetti ou de l’accueil de Jacques, son fils, chez Jeanne-Marie, lequel de ces deux évènements enclenchera le suivant ? Si le premier plonge Marcel dans l’angoisse existentielle, le second n’est pas sans répercussion aucune. Car, Claudie, la fille de la sœur de Marcel, dernier fils du vieux qui rentra d’un camp de prisonniers dans les Ardennes, créera une « stupeur indignée » au sein de la famille en se mariant avec Jacques, son cousin germain. Et ouf ! déjà engendrent-ils, loin de la Corse, à Paris, une première progéniture plutôt robuste, Aurélie, aussitôt suivie d’une seconde, tout aussi saine, Matthieu. Ce qui n’empêchera pas Marcel de reporter son agressivité sur ce « petit merdeux », car incapable de s’en prendre directement à son fils comme à sa belle-fille. Il sera alors impossible à Claudie d’envoyer son fils en vacances chez ce « vieux con », en Corse. Miracle ! Lorsque Gavina Pintus, une amie de la famille Antonetti, lui propose de l’accueillir durant les vacances scolaires – Claudie y voit un bon moyen de chantage ! à chaque défaillance scolaire, pas de billet d’avion.
Et le chantage paie.
Après avoir confié la gérance à un jeune couple « dont les querelles conjugales transformèrent le bar en un no man’s land (…) suivies de réconciliations haletantes et tout aussi généreuses en décibels », Marie-Angèle engagea sans grande conviction Bernard Gratas bien avant que Matthieu et son pote d’enfance Libéro, énième fils de Gavina, tous deux forts d’un master en philosophie et sûr, absolument, de ne pouvoir faire pire que leurs prédécesseurs, ne reprennent le bar en gérance – non sans que ce « gros con » de Grastas achèvera alors avec brio « un processus de clochardisation ». Or, « Ce que l’homme fait, l’homme le détruit ».

Des personnages denses, chargés d’histoire introduite par de nombreux flash-back ; des situations aussi cocasses que dramatiques menées d’une plume proustienne qui, franchement, repoussera, dès la première phrase, le lecteur et la lectrice habitués à Voici, Gala ou les ouvrages stériles d’un Michel Drucker tout aussi vide de sens. Aujourd’hui, écrire de la sorte peut paraître dépassé – voire rétrograde dans la mesure où les points de ponctuation manquants se marquent aisément à la lecture. Mais, ce faisant, les évènements se dissolvent, s’évaporent au rythme effréné du temps qui passe, sans ancrage possible, n’instaurant une chronologie compréhensible que si le lecteur adopte le point de vue de Saint Augustin : puisque c’est du présent que le passé et le futur se conçoivent « C’est donc une impropriété que de dire : il y a trois temps, le passé, le présent et le futur. Il serait sans doute plus juste de dire : il y a trois temps : le présent du passé, le présent du présent, le présent du futur ». Est-ce un hasard si l’un des axes de la pensée de Saint Augustin trouve, dans la forme de ce roman, une illustration quasi exemplaire ? Quant au parallèle que l’auteur fait avec le sermon « par lequel Saint Augustin tenta, à Hippone, de consoler ses fidèles de la fragilité des royaumes terrestres », j’y vois davantage un plan sur lequel Jérôme Ferrari a construit ce récit qu’une véritable adhésion aux conceptions déterministes et fatalistes de l’homme, niant par-là, un possible libre-arbitre.

Titre : Le sermon de la chute de Romme
Auteur : Jérôme Ferrari
Éditeur : Actes Sud
Année de publication : Août 2012