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12 décembre 2009
Erratum presque caricatural
D'abord paru sur le site de la bouquinerie Phénomène J - rubrique : Homo Kronika - cet article a été remanié par la suite.

Une heure que je suis là, assis derrière une table de bistrot coiffée d’une nappe en velours bleu sur laquelle s’empile à la manière d’un château de cartes une trentaine d’exemplaires du bouquin que je viens d’écrire. Puis il y a l’étiquette, un bristol blanc rectangulaire qui présente à tous, mon nom : Justin Hurle.
Deux heures maintenant que les gens passent et repassent en ne jetant qu’un œil vers ma table de bistrot. Faut dire que l’exposition des Artistes machins est, pour la moitié d’entres-eux, d’une grande qualité. Quant aux autres... Leur présence relève de la nécessité d’être (enfin) comparée à leurs pairs. Et se justifie par le seul fait d’être cité dans le « Catalogue des Artistes machins » – des acheteurs potentiels, en somme.
Trois heures, trois heures que mes fesses fabriquent des escarres à n’en plus finir. J’ai mal au cul de n’avoir rien vendu, au crâne de les entendre se congratuler et à ma bourse d’avoir tant investi.
Tiens, une touche !
Une mémé du genre Coco Chanel saisit un exemplaire – quoi lui dire ? J’esquisse un banal « Bonjour ! ».
Que dalle. Répond pas, elle. Sur sa veste, une broche décorative, ou un pin’s argenté – c’est pourtant vrai que c’est bientôt Noël !
Et mémé qui sent le sapin s’en va sans même m’avoir lâché un seul mot.


Angers (49), photo © C. A.

Ah, une autre ! Une Coco Chanel plus mûres, cette fois. Et accompagnée de son mari, s’il vous plaît…
Elle jette un œil par-dessus le fameux Catalogue des Artistes machins. « Mais qu’est-ce que tu fais ? » lui demande alors son mari.
- Rien. Je regarde ce que fait monsieur. lui dit-elle, les yeux de nouveau sur le Catalogue (le monsieur, c’est moi).
Elle tourne une page. Une autre. Soudain la voilà qu’elle glousse tout haut : « Ah, te voilà ! », et s’empresse de me le prouver de son gros ongle rouge, le nom de son mari inscrit en caractère gras.
Je lui souris, par défaut. Quoi faire d’autre ?

J’ai fui l’expo pour quelques minutes. Un bol d’air en guise d’obole...

Je titille de mon index mes escarres de circonstances, et me rassoie timidement. Une femme moins fraîche encore que les Coco Chanel s’avance. Elle attrape un exemplaire, le manipule, le triture à la va-vite, le repose déjà et détale – qu’a-t-elle lu ?
Tiens ! Un homme (à la retraite pour sûr). Il saisit un exemplaire : « C’est quoi ? »
- Un bouquin, dis-je en souriant.
- Ah d’accooorrrrrd !!!... et le repose.


Angers (49), photo © C. A.

Maintenant s'avance un clown... Parasol sur la tête Chapeau, robe mauve, moulante à souhait, veste noire trop courte, bottes de mousquetaires et... diantre ! Est-ce un sac à main, là ? Assurément. Une femme, donc.
- Pardon ? me fait-elle.
- Oui ? dis-je, tout plein d’espoir.
- Pourriez-vous me dire…
- Oui ? J’en peux plus-là, j’en peux plus.
- Où se trouvent les cabinets ?

Bon... La bonne question n’est pas là. La bonne question est la suivante : Vais-je vendre un seul de mes bouquins ?
Une femme plutôt agréable d’apparence s’avance, toute timide, elle saisit un exemplaire de mon ouvrage. La voilà qu’elle lit à voix haute la quatrième de couverture. « J’entends dire trop d’absurdités sur l’art. L’Art est ceci, l’Art est cela… Pis ! L’Art ne touche pas les jeunes, faut vraiment faire quelque chose !... » Elle lève les yeux vers moi, esquisse un sourire… Puis elle y retourne : « J’ai une idée moi, qu’on leur foute la paix aux jeunes ! Laissez-les en-dehors de ça, ils ne méritent pas de subir des assauts fuselés à répétition (les prêtres le font si bien). » Son visage s’est soudain figé. Plus de sourire. Ni un regard. Je m’avance vers elle, assez sûr de moi je l’avoue : « Ce n’est qu’une introduction… ». Sa main délicate repose alors l’œuvre sur la pile et, viscéralement embarrassée du haut de ses talons-aiguilles noirs, elle prend la tangente tandis que je souris, méchamment.

Bon… la bonne question de tout à l’heure ne me paraît plus aussi judicieuse. Non. La bonne question est désormais : Mais qu’est-ce que je fous-là ? ». Je m’évade un court instant dans le hall de la salle d’expo des Artistes machins. Des gens entrent, d’autres sortent. Y a du monde, c’est vrai. Mais ça ne répond pas à la bonne question.

En rentrant, j’ai jeté un œil sur l’affiche… J’y suis pas. Y a pas mon nom. Nulle part. Pas même cité comme invité. Et en plus, j’ai même pas l’pin’s que la direction distribue aux exposants. Alors… Qu’est-ce que je fous-là, je te le demande, ma tata ?! Un pamphlétaire n’a-t-il de place nulle part ? Tudieu ! Aurait-on pris la Bastille pour en faire une Opérette ?